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Mais il est, parfois, des instants de grâce, d'une Grâce que seul l'outil cinématographique semble à même de produire y compris en certains films médiocres : on dirait alors que le cinéaste, oubliant de raconter, est arrêté, surpris par une découverte. Dans le cadre de l'écran, le regard du spectateur guidé par un insensible travelling-avant appréhende à son tour ce que son oeil de chair, trop sollicité par ailleurs dans le réel, n'aurait su isoler : il lui est offert cette accom­modation supplémentaire des lentilles, c'est comme s'il pouvait, grâce à elle, approcher vraiment l'invisible, éprouver l'originalité intransmissible d'une présence, entrevoir le mystère dans une fente de l'être, et non pas l'explorer mais le comprendre avec admiration et presque effarement.
Alors le cinéma, attei­gnant sans doute le stade le plus haut de l'art, ne cherche pas à capter quoi que ce soit ni à reproduire la ressemblance, il met à découvert ce que la ressemblance, la narration, la psycho­logie nous empêchent de voir.

Encore cela n'est-il pas dû spécifiquement à la technique cinématographique, pas plus que les oiseaux de Braque ne le sont aux pinceaux et aux teintes de la peinture à l'huile. Il est là question non seulement de regard mais à pro­prement parler de vision : même à travers l'ob­jectif de la caméra, le regard est porté par un amour, que la pellicule et le montage ont mys­térieusement conservé, le reproduisant chaque fois, comme une aura particulière, quelque chose qui demeure inanalysable parce que cela ne tient à aucune donnée concrète du film mais à son invisible même : un rythme, une fluidité, une lumière.

On ne peut demander au cinéma que d'être un art parmi les autres, mais on peut aussi

exiger de lui ce qui est le propre de l'émotion artistique : une oeuvre qui rende compte de la présence originale d'une sensibilité susceptible non seulement d'être épousée par la nôtre mais encore de l'agrandir. Nous restons dans la nuit de l'imaginaire, nous ne pouvons espérer faire la rencontre du réel irrémédiablement absent de l'image : le cinéma ne peut, comme les autres formes d'expression artistique, produire que des objets, mais nous pouvons demander à ces objets mêmes d'avoir une présence, ou du moins d'être des traces et des repères capables de re-susciter en nous l'essentiel. Nous pouvons demander aux films, comme aux tableaux, qu'ils nous regardent : un film, aussi évanescent que soit son passage, n'est une oeuvre authentique que s'il est une matière, que s'il possède son propre corps dont est nécessaire la rencontre effective, c'est-à-dire si le film lui-même est réel.

Or, combien de films peut-on se dispenser d'aller voir !
Rares sont ceux qu'on ne reçoit qu'en les voyant et qu'on ne retrouve qu'en les revoyant, qui sont inénarrables, inanaly­sables, qui tiennent autant à leur sens qu'à leur incarnation, à leur mystérieuse présence, et à la force que cette présence a de ren­contrer la nôtre. Les grands films sont ceux qui nous habitent comme des personnes, des visages intérieurs, l'expression d'individus inconfondables.
Mais alors le bonheur qu'on en retire ne tient en rien à l'habileté tech­nique :
« Ici, c'est la Grâce et non la langue qui enseigne . »
(Saint Bernard)

 

In « Huit petites études sur le désir de voir  »

Photo Océania qui a vu « Les plages d’Agnès » d’Agnès Varda