Au_coeur_de_la_pierre__Riberac____Caillois



Au coeur de la pierre, demeure le dessin splendide qui, comme les formes des nuages, comme le profil changeant des flammes et des cascades, ne représente rien. Il ne figura jamais, comme j'ai prétendu tout à l'heure, larve ni lémure, qui au vrai n'ont d'apparence que celle que leur prête l'imagination de l'homme; et il arrive qu'elle les fabrique à partir justement de ces dons du hasard.

Il n'y eut jamais d'image, jamais de signe, mais l'imprévisible résultat d'un jeu de pressions inex­piables et de températures telles que la notion même de chaleur n'a plus de sens.

En même temps, ces armoiries sont norme et canon de la beauté profonde, celle que, sur le rivage opposé, les rares réussites du génie s'efforcent d'enrichir ou de retrouver. Elles procurent en outre, prise sur le vif et à tel instant de son progrès, une coupe irrécusable faite dans le tissu de l'univers. Comme l'empreinte fossile, ce sceau, cette trace n'est pas effigie seulement, mais la chose elle-même par miracle stabilisée, qui témoigne de soi et des lois cachées de la lancée commune où la nature entière est entraînée.

De mes fragiles hypothèses, je ne retiens aucune. Je sais qu'elles relèvent, toutes de la même songerie, informée sans doute, mais aventureuse et quasi visionnaire. Il reste pourtant une donnée qui ne souffre guère contestation. Un minuscule cataclysme a suscité au sein du même corps un partage décisif.

D'une part, une masse homogène qui ne connaît la structure ni le nombre, qui s'étend partout identique à elle-même, sans plans privilégiés ni clivages faciles.

De l'autre, l'ordre et le réseau, l'angle imperturbable et la droite infaillible, les symétries rythmées comme merveilles de prosodie, les harmonieux polyèdres réguliers, dont un Grec savait déjà qu'ils n'étaient, ne pouvaient être et ne seraient éternellement que cinq, la naissance et aussitôt la perfection de la géométrie.

 

In « Pierres »

Photo Anne Van