Cours_Mirabeau_soir

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Fontaine_nuit



Les platanes, troués de soleil, s'immobi­lisent dans le soir. Rien ne bouge. La ville se recueille et s'il est ailleurs des boulevards et des faubourgs encombrés, ici on peut se retrouver dans le silence. Le café lui-même dispose à ces méditations : il offre ses longs fauteuils de rotin et ses absinthes qui, dans des gobelets de cristal, semblent condenser tout un ciel de rêveries précieuses. Mais quelle langueur vous pénètre, quel chaud à l'âme vous engourdit et vous accoude au bras bienveillant des chaises longues ! Il ne faut plus bouger : il ne faut plus remuer seulement la main. Il ne faut même pas abaisser la paupière.

Ma pipe couve.

Et toujours sous le dôme — or et vert amortis — des platanes, la statue du bon roi René. On entend aussi les fontaines harmonieuses dans le soir. Une buée les enveloppe. Ce sont des fontaines d'eau chaude et d'eau froide. Le crépuscule accuse maintenant la musicalité compliquée des lignes, des formes, des attitudes : car tous les gestes sont in­fluencés par l'heure. Je sens les cambrures lasses. Des chevelures tordues vont se dé­tendre, s'écrouler fabuleusement dans un éclat brusque de lumière sur les épaules de femmes attentives. Et quel frisson les se­couera ? Elles se blottiront alors davantage au creux des fauteuils, souples, très pâles, très lentes, un peu crispées, elles qui, comme moi, devant des gobelets de rêve, échafau­dèrent de dédaigneuses imaginations.

Des roses de septembre s'effeuillent au corsage des femmes et les arbres, atteints, eux aussi, par la rêverie du soir et de l'au­tomne, laissent par intervalles s'éparpiller des traînes de feuilles...

Voici que tout s'efface dans les fumées on a l'impression d'être noyé de songe. Et c'est une paresse triste. Nous sommes le soir et c'est nous qui nous dispersons avec chaque feuille lorsque, dans le chavirement dernier de la lumière, des cloches sur la ville sonnent l'Angélus.



Campanile

Aix-en-Provence

In « Poèmes en Prose »
Photos Océania