Spiralissime___Erodo

                                                                        

Photo erodo.be

Il n'est de vraie retraite qu'en soi-même, et ceux dont les oreilles s'ouvrent au tout-venant sont vite assourdis. Là, quand la flamme de la chandelle s'élevait dans l'obscurité, sourd au trottis des sou­ris, à la pluie sur la vitre, au cri des charretiers, Bach s'asseyait, le corps droit, immobile, comme lorsqu'il jouait, la tête penchée sur le papier, la main gauche tenant la feuille où la droite écrivait.
Il aligna ainsi des milliers, des millions de notes sur des portées qu'il traçait à la règle avec une plume à cinq becs, sans instrument, détaché de toute matière, voire de tout son, pour approcher l'harmonie absolue.
Cet homme qui abattit tant de travail, compta tant d'argent, éleva tant d'en­fants, expertisa tant d'instruments, accorda tant de clavecins, qui protesta souvent, but et mangea ferme, pissa dru, tira parfois l'épée, était enclin à une spiritualité désincarnée lorsque s'exhalaient les mélodies horizontales qu'il déroulait dans un temps privé de durée comme coule l'eau du ruis­seau dont il portait le nom. Tout bruit était alors renvoyé au néant silencieux : le raclement sourd du fauteuil traîné sur le sol, le grattement de la plume sur le papier, le tintement de l'encrier où elle retournait régulièrement chercher son encre. Un chant grave bourdonnait parfois dans la gorge du maître pour matérialiser la mélodie à l'épreuve du souffle. Le feu craquait dans le poêle ou la cheminée comme pour battre une mesure indé­cise. Il n'y avait pas de pendule.

Il écrit. Ses doigts tiennent une plume qui dis­pose l'une après l'autre sur le papier réglé des mil­liers de notes inégalement réparties et reliées par des traits horizontaux. Soudain, il s'arrête. Il regarde sa main, dont le dos est constellé de petites taches qui n'y étaient pas naguère. Il se rappelle en avoir vu de semblables lorsqu'il était enfant sur les mains de son grand-oncle. Il ouvre la paume et découvre un réseau de rides qui se chevauchent et se nouent et se dirigent du poignet vers l'index comme les lignes d'un paysage vu par un oiseau, comme les courants d'une eau vive. Il n'en éprouve pas d'émotion. Il entend au-dehors des choucas dont le cri strident perce le soir sur la place de Leipzig et se désole que ce cri ne puisse être ramené à une note simple, par exemple si bémol, de même que les gouttes de pluie à un ensemble harmonieux, comme ré fa la bémol si bémol, et que le monde ne fasse que du bruit où il pourrait y avoir de la musique. Il sait qu'il lui incombe d'y remédier et il se remet à écrire. Il importe peu que ses paumes soient ridées ou sa main tachée de son, que le temps passe, mais seulement que ces mains-là gardent trace de la musique que le Tout-Puissant lui mit dans la tête pour remédier au désordre du monde.

 

In « Bach, dernière fugue »

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