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Écrire, ça doit sûrement servir à quelque chose. Mais à quoi ? Ces petits signes tarabiscotés avancent tout seuls, presque tout seuls, qui couvrent le papier blanc, qui gravent sur les surfaces planes, qui dessinent l'avancée de la pensée. Ils rognent. Ils ajustent. Ils caricaturent. Je les aime bien, ces armées de boucles et de pointillés. Quel­que chose de moi vit en eux. Même s'ils n'ont pas de perfection, même s'ils ne communiquent pas vraiment, je les sens qui tirent vers moi la force de la réalité. Avec eux, tout se transforme en his­toires, tout avance vers sa fin.
Je ne sais pas quand ils s'arrêteront. Leurs contes sont vrais, ou faux. Ça m'est égal Ce n'est pas pour ça que je les écoute. Ils me plaisent, et c'est avec plaisir que je me laisse tromper par le rythme de leur marche, que j’abandonne tout espoir de les comprendre un jour.

Écrire, si ça sert à quelque chose, ce doit être à ça : à témoigner. A laisser ses souvenirs inscrits, à déposer doucement, sans en avoir l'air, sa grappe d'oeufs qui fermenteront. Non pas à expliquer, parce qu'il n'y a peut-être rien à expliquer ; mais à dérouler parallèlement.
L'écrivain est un faiseur de paraboles. Son univers ne naît pas de l'illusion de la réalité, mais de la réalité de la fiction. Il avance ainsi, splendidement aveugle, par à-coups, par duperies, par mensonges, par minuscules com­plaisances. Ce qu'il crée n'est pas créé pour toujours. Ça doit avoir la joie et la douleur des choses mortelles. Ça doit avoir la puissance de l'imperfec­tion. Et ça doit être doux à écouter, doux et émouvant comme une aventure imaginée. S'il pose des jalons, ce ne sont pas ceux de la vie humaine. Comme une formule d'algèbre, il réduit le monde à l'expression de figures en relation avec un quel­conque système cohérent. Et le problème qu'il pose est toujours résolu. L'écriture est la seule forme parfaite du temps. Il y avait un début, il y aura une fin. Il y avait un signe, il y aura une signification.
Puérile, délicate, tendre comédie du langage. Monde extrait, dessin accompli. Volonté implacable, éternelle avancée des armées de pe­tits signes mystérieux qui s'ajoutent et se multi­plient sur le papier. Qu'y a-t-il là ? Qu'est-ce qui est marqué ? Est-ce moi ? Ai-je fait rentrer le monde enfin dans un ordre ? Ai-je pu le faire tenir sur un seul petit carré de matière blanche ? L'ai-je ciselé ? Non, non, ne pas se tromper là-dessus : je n'ai fait que raconter des légendes des hommes.
[...]

Le mensonge obtus du langage des hommes, ce n'est pas qu'il essaie de créer des liens précaires, ou qu'il s'aveugle sur l'essentielle solitude. C'est qu'il n'accepte pas d'aller avant, d'aller profond et vite dans le coeur de la communication. Là où les hommes sont dupes,. ce n'est pas quand ils tentent de s'appeler ; c'est quand ils refusent de le faire en criant C'est quand ils se contentent des structures superficielles alors qu'il faudrait fouiller au plus tragique, au plus vrai, pour trouver le langage déchirant qui soulève les émotions et transforme peut-être la nuit en ombre.

Je n'ai, pour approcher ma vérité, que les pauvres instruments de l'intuition et du langage. Mais dans une certaine mesure, ces outils me suffi­sent. Leur pauvreté en certitude est richesse en hasard. Je ne dois pas parler en personne. Je dois laisser parler les autres qui sont en moi, les autres- riens, les autres-objets. Si mes outils ne sont pas rationnels, du moins les émotions qu'ils me pro­curent me permettent de zigzaguer, mi-plaisir, mi-peine, dans le territoire inconnu de ma cons­cience.
On ne peut pas à la fois savoir et être fort. Moi je choisis la faiblesse, la déréliction du regard et des paroles, le doux ensevelissement, l'anéantissement fécond. Je cours le risque d'être contradictoire, et de n'avoir aucun exemple à offrir. Mais je sens que c'est là que ça vit inten­sément, que ça grouille, que ça dilate.

 

In « L’extase matérielle »