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Tout exilé connaît au début les affres de l'abandon, du dénuement et de la solitude. Déchiré entre la nostalgie du passé et la dure condition du présent, il expérimente une souffrance plus « muette », plus humiliante, qui le tenaille : n'ayant qu'une connaissance rudimentaire de la langue de son pays d'adoption, il se voit réduit à un être pri­maire aux yeux de tous. Baragouinant des mots ou des phrases parfois approximatifs, incapable d'un récit clair et cohérent, il donne l'impression d'être dépourvu de pen­sées, voire de sentiments. Nancy Huston, dans son très stimulant livre Nord perdu, dit qu'un exilé a beau être bardé de diplômes qui attestent de l'ampleur de son savoir, il en vient, ébahi, à envier les moindres enfants qui bavardent là, dans le métro, avec une incroyable volubilité.
« Saint langage, hon­neur des hommes », a dit Paul Valéry. Le poète se plaçait peut-être dans une perspec­tive idéaliste. Ici, à un humble niveau exis­tentiel, l'exilé éprouve la douleur de tous ceux qui sont privés de langage, et se rend compte combien le langage confère la « légi­timité d'être ».

In « Le dialogue »

Photo Edouard Boubat, Paris, 1948