Buste_d_H___JF_Cholley007



Faire l'amour m'apprend à écrire, et je ne fais rien, c'est l'amour qui me fait. Quand j'entre dans une femme, c'est comme un gémissement, une parole pro­noncée par une bouche, et même si la parole est tou­jours la même, la langue que j'entends accueille entre ses lèvres mon pénis et chuchote le mot pour la pre­mière fois, l'amour vient après ou ne vient pas, c'est selon, il remercie l'attachement, l'imperfection et la rigidité d'avoir été prononcé, d'avoir entendu, au bas de mon ventre, la corde des noeuds se délier, fouetter le sang, siffler, oui, siffler comme une tempête, et d'être resté.
Quand j'entre dans une femme, pas toutes, seule­ment celles qui me donnent, aveugle, la sensation du toucher parfait, car la verge est un doigt qui glisse dans une bouche et devient langue, quand j'entre dans cette femme-là, les contours sur ma présence se déchaînent, ondulent avec la phrase que je ne connaî­trai jamais, la phrase des flux, des spasmes, d'être à la chair comme au premier jour, debout, ébloui d'avoir quitté la terre des griffes et des sabots, chutant dans le vertige d'un puits clair, sans fond, et je me débats à peine, je regarde par la lucarne de mon visage, tout en haut, la lumière, je me débats à peine et laisse fondre mon cadavre dans sa raideur de dernier souffle, car la mort sait durcir le corps pour toujours, éternité de l'os apprise avec les roches, les cavernes, les fossiles.
Quand j'entre dans une femme, c'est une parole étrange, une poésie de tous les atomes, avec ses crissements de sable, de vague, de falaise et de désert, la langue contre mes dents explore le palais mou et tendre, enrobant, pour que le mot jaillisse de mes yeux, rayonne, m'ap­prenne que toucher la salive d'en bas, c'est encore être, mais plus loin, plus vaste, dans le lieu pur de mes cuisses. Ce qui m'enrobe à cet instant est comme un mot parfaitement dit, articulé avec toutes ses formes, ses forces, celles, visibles, de sa graphie, et celles plus secrètes, plus puissantes encore de son souffle, de son secret, de sa joie.
Plus la femme est longue, douce et fine, ouverte à me laisser mûrir, plus la plainte est longue et m'em­porte doucement dans un phrasé d'eau vive, d'écume qui ne fond pas, de neige éternelle. Plus la femme s'ef­fraie, se recroqueville, plus je bégaie, balbutie, et la douleur viendra saigner à blanc.
Celle qui dit oui ne prononce rien d'autre que sa chair, la mienne, et c'est le seul livre, inaccessible.

Celle qui dit non, je ne lui en veux pas. J'emporte le manque comme une cicatrice, et je gratte à l'endroit où le sexe m'a laissé son néant.

Quand j'entre dans une femme, j'entre en moi, pour toujours, même si elle ne le permet pas, même si j'oublie, les forces de la présence sont mon premier enfant. La légèreté ensuite fait oeuvre de transparence. Je vois, à travers ma peau, le monde, les oiseaux, les rivières, à travers la sienne aussi. Écrire alors est la vraie vie, sans l'homme et la femme jadis séparés.
Parfois, ma verge est le mot exact d'une seule fem­me. Quand cela est possible, parler retrouve la pureté du désir de parler, le premier élan. La pureté des corps avant la langue dans le rêve de la langue. Ni haut ni bas. Ni dehors ni dedans. Mon sexe dans la bouche, cousu de sèves, emportant de l'étreinte l'autre moitié de l'oeuf, je berce Ève qui dort dans le silence de mon ventre encore humide.
Puis tant d'immensité me panique : l'intimité est l'océan qui a mangé le ciel. Je saute alors sur le télé­phone comme un malade pour lire forcément, à un ami que je dérange, mais qui ne proteste pas par timi­dité, par politesse, les dernières pages de ma brûlure, rien de cabotin, ni de narcissique, là-dedans, non plu­tôt la peur, peur que la phrase ne s'arrête pas et me tue : la dire enfin à un autre m'apaise, et je sors de ma mort, acteur retrouvant, après l'extase de son public, toute l'humanité de sa solitude. Mais c'est encore la petite mort, dans le coquillage de l'oreille, perle où je m'enroule à la nacre des ténèbres.

In « Celui qui dit les mots avec la bouche » Gallimard (l’arbalète)
Photo Jean-François Cholley : Terre d’ombre brûlée,
gomme arabique, bichromate de potassium