Arbre_San_Michele



On s'étonne souvent que parmi tant de compagnons qui peuplent notre communauté de vivants sur terre nos sens, notre sensibilité, notre imagination, notre pensée, notre besoin de créer des mythes, d'établir des symboles, se soient de tant de façons attachés à l'arbre, à sa réalité phy­sique telle que nous la représentent nos sens et notre cer­veau : racines, tronc, branches et leurs ramifications que nous voyons comme ancrées, insérées dans le ciel bleu du jour et se perdre dans la nuit sombre ou dans le foisonne­ment des étoiles. Bras et ramures agités par les vents, visités par les insectes, les oiseaux, les écureuils, quelques pri­mates des forêts tropicales et des humains aventureux. [...]

 

L'arbre nous paraît paisible et généreux, il nous pro­pose, tant qu'il est couvert de feuilles, son ombre et sa ver­deur, il est un repos pour nous.
En même temps son feuillage vu en contre-jour nous rend palpable la lumière. L'abondance, la majesté de la couronne de frondaison des grands arbres qui « vivent très vieux », nous y projetons des idées de paix et de sagesse. Si nous disons que les grands vents en tirent parfois des « gémissements » nous savons que ce n'est qu'une façon de parler ; quand les orages les brisent ou les déracinent, quand nous jugeons utile d'en couper des branches ou exploitons plus ou moins raison­nablement nos forêts, nous sommes convaincus que l'ar­bre dépourvu de système nerveux ne souffre pas - c'est nous qui souffrons de son absence et en souffrirons peut- être gravement un jour. Si l'arbre ne dispose pas de ré­seaux de nerfs sensibles et moteurs, il possède bien sous son écorce et entourant le « coeur » - qui est du « bois mort » - des nappes de cellules vivantes entrelacées. Dans la première couche de cellules entourant le « bois mort », les unes, disposées verticalement, assurent la circulation de la sève brute, les autres déployées horizontalement servent à stocker les réserves glucidiques. Une nappe plus exté­rieure permet la circulation de la sève élaborée ; enfin un dernier réseau cellulaire plus externe, appartenant à l'écor­ce, c'est là qu'est produit le liège.

 

Son feuillage de printemps, d'été et d'automne, sa nu­dité hivernale dans nos paysages tempérés ou froids, l'arbre, plus que toute autre figure de vie parmi celles qui nous entourent, nous l'avons investi dans nos mythes, dans nos contes, nous lui avons demandé d'être le support, le symbole de toutes sortes de qualités humaines qu'il nous semble plus aisément ou plus spontanément incarner que nous, telle la force alliée à la souplesse, sa capacité de « renaître » après une hibernation qui nous semble être une sorte de mort, sa capacité de vieillir sans les signes omniprésents chez nous de la déchéance physique et sou­vent mentale. Ajoutons la générosité de son ombre et le « don gratuit », chez certaines espèces, de ses fruits aux vivants qui l'entourent.

Tant que nous n'avons pas eu à nous occuper de près des arbres, assumer la responsabilité de leur plantation, de leur croissance, tant que nous n'avons pas eu à les protéger contre leurs ennemis, soigner leurs maladies, tout nous paraît simple, presque magique. Avec un peu de chance les arbres que nous avons vu planter dans notre enfance vivent en général bien plus longtemps que nous et nos enfants, voire nos petits et arrière-petits-enfants.


In « Approche de la parole »

Photo Océania, Capri