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Dès que l'aube éclaire les champs, lève-toi et regarde ta solitude. Autour de toi, s'élargit le terrain de ta joie et de ton noble travail. Ne t'inquiète pas du silence et de l'absence de bruits humains. Ainsi, tous les matins, tu entendras le renard qui s'éloigne dans le retrait de la nuit, le souple envolement du faucon, le cri de l'alouette, les chevaux qui tapent du pied dans l'écurie.
Tu vas apprendre peu à peu à être un homme.
Tu vas voir que ça signifie être le contraire de ce qu'on t'a appris à être. Tu seras d'abord dérouté par cette force qui tend à te donner la connaissance de toi- même et qui, dès l'abord, commence par te placer à ta place naturelle.
Tu n'es plus au moyeu de la roue mais dans la roue, et tu tournes avec elle. À chaque moment, les horizons que tu avais l'habitude de voir immobiles chavirent autour de toi comme à la nais­sance de l'univers. C'est que maintenant l'univers est en train de naître autour de toi et qu'il t'emporte dans sa naissance.
Au moment même où tu prononces le mot de solitude tu entends les appels d'innombrables compagnons. Solitude était devenu un mot terrible, il imaginait les frontières de tout et voilà que tu te sens déjà mélangé au ciel qui s'éclaire, à l'oiseau qui vole, à la nuit qui se retire en entraînant ses renards.
Les systèmes philosophiques ne s'essayaient qu'à te per­fectionner dans la connaissance de toi-même. Les efforts qu'on faisait pour tout expliquer et tout ordon­ner par rapport à toi t'avaient donné une orgueilleuse idée de ta position dans le monde. Tu croyais être le moyeu à partir duquel s'écarte la roue des choses ; comme tu ne pouvais le concevoir que dur et compact, tu t'imaginais toi-même dur et compact et ainsi tu le devenais car l'imagination construit et tes limites se resserraient autour de toi (…)
Tu étais enfermé dans ta peau. Tu te rendais de plus en plus imperméable. Tu te flattais d'être une énorme densité. Mais les lois du monde t'obligeaient à l'obéissance. Nul ne peut vivre séparé de son milieu. Tu avais détruit tes yeux, tes oreilles, ta bouche, le pouvoir de ton corps, la sensibilité de ta peau, bouché tous les corridors de ta chair. Il ne te restait plus pour prendre contact que ton intelligence. Instinctivement tu savais que te séparer c'est mourir, tu as adoré ton intelli­gence qui te permettait encore de joindre et ainsi de persister

 

In  « Les vraies richesses »

Photo Océania, Capri, Villa San Michele