Dan___reflet_arbres



La haie avait été pour tous la chambre basse. Elle était faite de deux épaisses rangées d'ormes têtards et de coudriers entremêlés par les longues attaches des viornes, qui se rejoignaient en voûte au-dessus d'un grand fossé d'écoulement presque toujours sec, aux côtés moussus.
Une fois franchie l'étroite musse de sanglier qui en permettait l'ac­cès, c'était un silence ombreux, doux, secret, une cachette inviolable et ignorée du monde, qui ap­pelait et permettait tout ce qui ailleurs eût été défendu. Quelques années auparavant, lorsqu'ils étaient encore petits et accompagnaient des ber­gers qui passaient leur temps à pêcher les vairons et les loches, ils avaient joué là à la joyeuse révolte de transgresser les interdits.
Garçons et filles se dénudaient avec orgueil, offraient aux regards ce qui aurait dû être caché, se prêtaient aux explorations minutieuses, cambraient triom­phalement leurs différences, les abandonnaient aux palpations attentives ou aux baisers de qui voulait, comparaient leurs jets dissemblables, se contentaient parfois de mutuellement et douce­ment se tenir.
Ces jeux rebelles que les adultes auraient dits impurs étaient pour eux la révélation ingénue, l'exubérante affirmation de leur exis­tence d'enfant. Adrien avait passionnément aimé ces moments, devinant obscurément que derrière ces mystères si naïvement dévoilés était ensevelie une énigme beaucoup plus profonde dont son corps n'avait pas encore la clé.
À l'âge qu'ils avaient maintenant ces amusements n'étaient plus de mise, leurs douze ans avaient découvert la pudeur, et l'hésitation d'Alice rejetait un souvenir dont au plus secret de lui-même Adrien n'oubliait pas tout à fait la béatitude.

In « Le matin vient et aussi la nuit »

Photo Dan