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Récemment, des scientifiques très autorisés, ainsi que je l'ai lu dans une revue spéciali­sée, ont cherché à établir où se situe le point central et le plus intime de la connaissance — qu'ils ont appelé « l'âme ». Ils l'ont situé dans une partie du cerveau.
Je ne suis pas d'accord avec eux : l'âme réside dans le sang. Non pas dans tout le sang, natu­rellement, mais dans un seul globule, et du fait que celui-ci est mélangé avec des milliards d'autres glo­bules, il sera à jamais impossible, même à un ordina­teur si parfait qu'il ressemblerait à Dieu (car c'est de cela que nous nous rapprochons), de trouver le minuscule globule qui contient notre âme.
Ce sont les artistes et les mystiques qui, dans l'histoire de l'humanité, ont compris et démontré quel est ce glo­bule qui transporte l'âme. Un artiste sait que dans un de ses livres de mille pages, par exemple La Recherche de Proust ou La Divine Comédie de Dante, il y a un seul mot, qui est ce globule rouge, qui transporte son âme : et tout le reste pourrait être oublié. Debussy sait que dans son Après-midi d'un faune, ou dans ses Danses sacrées et profanes, il n'y a qu'une seule note où est renfermée son âme. Léo­nard de Vinci sait que dans sa Vierge aux rochers ou dans sa Joconde, il n'y a qu'une touche de couleur où est vraiment contenue son âme. Il le sait, sans toutefois savoir où cela se trouve. Et aucun critique ni aucun exégète ne pourra jamais le découvrir. Pourquoi ?
Parce qu'il y a un fil barbelé qui entoure cette goutte de sang.

Il y a eu des moments dans lesquels la circonstance historique, la libéralité de la société, l'apparent bonheur de l'être nous ont fait croire que nous connaissions cette plaquette, cette ineffable et minuscule créature de l'être grâce à laquelle, sur cette terre, est née la vie et l'intelligence de celle-ci.
Ce furent certainement les moments les plus beaux et les plus heureux pour les Connaisseurs, c'est-à-dire pour ceux qui avaient reçu de la nature le privilège de comprendre pour tous les autres. Mais l'illusion est toujours éphémère. Quand elle ne s'évapore pas par sa propre nature, elle périt par l'effet du fil barbelé. Il y a deux fils barbelés fondamentaux qui agissent pour tuer la compréhension de notre âme : l'un est celui que nous construisent les autres, l'autre est celui que nous nous construisons nous-mêmes. Je ne parlerai pas du premier : il est tristement connu dans notre siècle que Primo Levi a résumé par cette formule sinistrement chimique : zyklon B, scission de l'atome et fil barbelé. Et en cette époque de négationnisme et de révisionnisme selon laquelle les cadavres des fosses communes des camps de concentration, les montagnes de chaussures et de lunettes visibles à Auschwitz, ne sont que de la fumée sortie des cheminées de l'imagination d'historiens sectaires, parler de ce fil barbelé semblerait sarcastiquement tautologique.

Mais non. Parlons plutôt du fil barbelé mental qui a conduit au fil barbelé dont je parle : il fait par­tie de mon esprit, et il fait partie de ton esprit, ô ma chère Amie. Je sais pourquoi je le sais. Et si je le sais, c'est que, arrivé en l'an 2000 et au modeste âge du calendrier que j'ai atteint, ce fil barbelé m'a piqué au point de me tirer cette goutte de sang dans laquelle se trouve mon âme tout entière, et la tienne — même si tu ne le veux pas. […]

 

In «  Il se fait tard, de plus en plus tard »

Photo Anne Van