calypso



Flambée de désir pour Calypso

 

L'abbé me demande, en confession, si j'ai eu de mauvaises pensées. Je ne me sens pas obligé de lui avouer que je pèche gravement par la lecture régulière des pages 31, 119, 87 d'un certain livre. Ce n'est pas un livre défendu, il est au programme de la classe : Aventures de Télémaque, de Fénelon, édité par la librairie Aristide Quillet.

Le prof de lettres, M. Cabanis, a sélectionné les chapitres que nous devons étudier mais j'ai eu la curiosité de parcourir les autres pour arri­ver à ce passage : « Je vis de tous côtés des femmes et des jeunes filles parées qui allaient en chantant les louanges de Vénus, se dévouer à son temple. La beauté, les grâces, la joie, les plaisirs éclataient sur leurs visages. L'air de mollesse, l'art de composer leur visage, leurs regards, semblent chercher ceux des hommes pour allumer de grandes passions. » La première fois, quelques-uns de ces mots ont flambé devant mes yeux. «Allumer de grandes passions » me bouleverse, moi qui ne connais que l'amour de mes parents et l'affection de mes amis.

Fénelon écrit que ces nymphes sont « parées ». Je les imagine dans des tuniques très courtes ceinturées d'un fil d'or, à peine dissi­mulées sous des voiles translucides. Des tableaux que j'ai vus au musée Cantini m'ai­dent à inventer ces images. Je suis certain qu'on devine leurs seins. Elles sont certaine­ment très parfumées. L'auteur décrit égale­ment leur « mollesse ». Je les vois alanguies, abandonnées, couchées sur des coussins bro­dés.

Tout cela dans l'île de Calypso, une déesse dont je tombe instantanément amoureux. Je ne me lasse pas de relire ces lignes : « L'éclat de sa beauté, la riche pourpre de sa robe longue et flottante, ses cheveux noués par-derrière négligemment mais avec grâce, le feu qui sor­tait de ses yeux. »

L'étude de Télémaque occupe tout le premier trimestre. J'écoute, distraitement, le récit de ses tribulations et de ses exploits. J'entends évoquer Tyr, Ithaque, Pylos, Samos et Salente mais mon esprit vagabonde à la recherche de l'île aux nymphes. Des personnages extraordi­naires défilent, un seul nom m'habite : Calypso. La page 87 est une porte que j'ouvre sur un monde que je ne fais encore que devi­ner.

C'est le monde du désir.

 

In « Les gestes oubliés »

Tableau Calypso ( ?)