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Paresse


Mais enfin, absurde linguiste, ne vois-tu pas que Paresse est une déesse ? Pourquoi la faire fille de ce mot latin ingrat et grinçant, pigritia?
La douce flemme, les mecs qui, comme les petits pois, ont la cosse — je l'ai appris dans un roman de Jean Genet —, l'aimable indolence, la tendre mollesse, le beau nonchaloir, l'« oisive jeunesse» de l'enfant Rimbaud, se peut-il que ces merveilles du langage, ces incitations à la tendresse, à la caresse, à l'insouciance aient pu se rassembler sous l'étendard de la triste pigritia latine, requise par la redoutable morale de l'Église, qui lui fit tout de même l'honneur de la hisser au rang de péché capital ? Car la paresse est rien moins que la mère, non pas des vices, mais celle de grandes vertus, non de l'inerte lourdeur, mais du détachement léger, non de l'abrutissement haineux de Caliban, mais de la rêverie aérienne d'Ariel.

Les détracteurs de la paresse sont des envieux; les grands travailleurs, en revanche, la jugent avec plus de sagesse, ou bien plaisam­ment : « Paresse. Habitude prise de se reposer avant la fatigue » (Jules Renard). Car le repos dépend de la contrainte, alors que la paresse est libre. Le repos de la paresse est sans borne et désintéressé; il résulte non d'un laisser aller, mais d'une passion.
Ce paradoxe est dicté par un profond connaisseur du coeur humain, La Rochefoucauld. Passion insensible et violente, écrit-il, passion cachée, « comme une béatitude de l'âme, qui la console de toutes ses pertes, et qui lui tient lieu de tous les biens ».
Après un tel hommage à la déesse, il ne reste qu'à se taire, paresseusement.

 

In « Les mots de saison »

Tableau « La sieste », Hervé Thibault