gouttes22

                                                                                                                           

                                                                                    

Sous une pluie de perles et de rubis

L'été, un simple rideau de perles sépare la cuisine du jardin. Il ne s'agit que de petites billes multicolores enfilées sur des chaînettes verticales. On dirait qu'il pleut des rubis, des émeraudes, des saphirs, des améthystes.

Ce rideau mouvant fait inventer des atti­tudes. On peut, dans un geste théâtral, le par­tager pour entrer en scène. Si les deux mains sont occupées par une corbeille de pêches ou le tian du civet, on se présente de dos, les fils vous accompagnent jusqu'à la fin de la rota­tion qu'on est obligé d'effectuer. Il arrive que les perles se prennent dans les chevelures. Les filles jouent à les draper autour de leur taille pour ressembler à des danseuses orientales. Friand de leur caresse sur son dos, le chat entre et sort inlassablement.

Le rideau de perles manifeste sa vie par un bruissement qu'on ne peut pas confondre avec d'autres bruits du jardin. Il existe une inexpli­cable harmonie entre lui et le chant des cigales.

Souvent une guêpe s'obstine, s'acharne, bataille, incrédule devant cette floraison de fruits sans parfum.

J'aime secouer le panier à salade. Surtout l'été.

Je me place dans un rai de soleil qui filtre par les lames des persiennes. Là, j'accomplis un acte féerique.

A chacun des balancements une myriade de gouttelettes d'eau s'échappe et retombe. Me voici au milieu d'un essaim de petites bulles iri­sées. Un arc-en-ciel se fragmente pour tomber sur moi en averse.

La cuisine disparaît. Je suis le créateur d'un univers magique tellement éphémère que per­sonne n'aurait le temps de me le voler.

 

In « Les gestes oubliés »
Photo Yves "Diadème"