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Un oncle aux oiseaux

 

6 octobre 1978

 

J'ai retrouvé en rangeant de vieux papiers le « cahier d'oi­seaux » que m'apprenait à tenir mon oncle Samuel. Mon écri­ture a changé depuis mes treize ans. Mes goûts et plaisirs, pas tellement.

Mon oncle Samuel n'était pas mon oncle. J'avais seulement décidé, tout petit, qu'il l'était. C'est lui qui m'a le premier enseigné à regarder vivre les oiseaux. L'oncle Samuel était devenu aveugle. J'appris à voir pour deux avant d'y voir tout seul.

L'oncle Samuel habitait, depuis qu'il avait perdu la vue, chez son vrai neveu, le pasteur. Il y avait apporté sa bicyclette de cyclotouriste, quatre vitesses et pneus ballons, qu'il continuait à graisser et à astiquer sans espérer jamais plus s'en servir. Il avait rangé dans sa chambre ses quelques affaires et accroché au mur un coucou de la Forêt-Noire qu'il remontait soigneusement et qui chantait à l'heure, aux quarts et à la demie. « Quand tu seras grand, mon vélo sera à toi », disait l'oncle Samuel. Aveugle, il ne s'apercevait pas que j'étais déjà devenu grand, bien assez pour pouvoir me servir du cyclo­moteur si on en descendait la selle. Je n'osais pas le faire remarquer à l'oncle Samuel, ni lui avouer que mon rêve ce n'était pas un lourd engin comme le sien, mais un vrai vélo de course, léger comme une hirondelle, avec des boyaux et un guidon de coureur brillant comme un éclair en forme de cornes de buffle, un vrai guidon de champion. (J'admirais peu de grands hommes autant que les frères Pélissier, Charles et Francis, héros des Tours de France de mon enfance.) « Quand je serai mort, ajoutait le vieil homme, c'est toi aussi qui auras mon coucou. Je t'ai couché sur mon testament. Je n'aimais pas cette idée d'être « couché sur un testament », comme un gisant. Le coucou me plaisait bien. Je préférais pourtant qu'il chante chez l'oncle Samuel, et moi rester debout, plutôt que couché sur son testament.

Les saisons grises et froides étaient bien longues pour le vieil homme aveugle. Son neveu et sa nièce lui avaient donné une « T.S.F. », mais il pestait contre les bêtises qu'on disait « au poste » et n'était pas musicien. Il fallait attendre les beaux jours pour qu'en rentrant du collège et courant le voir, je le trouve installé dans le jardin près des lauriers-cerises, à l'ombre d'un tilleul. Même seul, il n'était jamais seul, quand il était dehors. Je m'asseyais dans l'herbe à ses pieds.

— Dis-moi ce que tu vois, demandait l'oncle Samuel.

— Il y a une araignée qui a fait sa toile entre les branches des buissons de groseilles et le mur d'angle. On dirait un filet de pêcheur. Non, c'est plutôt comme une spirale autour d'un rond. L'araignée, je ne vois pas où elle est.

— Cherche bien dans le coin. Elle est embusquée quelque part à un angle de sa toile. C'est l'araignée épeire. Tu l'as trouvée? Regarde bien comment elle est faite. Combien de pattes? Six? Non, compte mieux... C'est ça, huit. S'il se prend un moucheron dans sa toile, il va gigoter et faire bouger les fils. La mauvaise sera prévenue et viendra le manger... Attends un peu, nous avons le temps, tu verras...

Nous attendions.  Nous avions le temps. Et, en effet, une bête distraite et affairée allait s'engluer dans le réseau de soie.

— Elle descend le long du fil... Elle est toute blonde et petite... Le moucheron est plus gros qu'elle. C'est drôle, ce qu'elle fait...

Et ce que je voyais, le vieillard aux yeux éteints, prenant la relève, me le décrivait

Tu vois l'épeire? Elle, tisse des fils qu'elle tire de son jabot... Elle les carde et les tisse avec ses pattes de derrière... Elle emmaillote la moucheronne... Elle la ligote. Elle va la manger petit à petit...

— C'est une sale bête disais-je avec réprobation.

--- La sale bête risque d'être mangée à son tour. Qu'elle se trouve sur la route d'un crapaud, qu'une hirondelle la voie, la sale bête sera croquée. Il y a même une espèce d'oiseaux, le pic épeichette, qui ne mange presque que les épeires.

— C'est quand même une sale bête!

C'est toi qui es la grosse bête, disait l'oncle. Tu manges bien du poulet, et tu aimes ça !

— Ce n'est pas la même chose.

— Ce qu'on fait soi, et qu'on trouve mal chez les autres, ce n'est jamais la même chose...

...Le soleil nous rejoint, disait l'oncle.

— Voulez-vous que je déplace votre fauteuil?

-- Non. Un peu de chaleur fera du bien à mes vieux os. Donne-moi plutôt mon chapeau de paille et parle-moi de ce qui se passe dans le jardin !

— Il y a une fauvette qui vient d'entrer dans le trou du vieux cerisier.

— Ce n'est sûrement pas une fauvette. Les fauvettes font leur nid dans les arbres ou dans les fourrés. Regarde bien si tu vois sortir ton oiseau, et dis-moi comment il est habillé.

Nous attendions en silence. Je me sentais important, chargé d'une grave mission. Je gardais les yeux fixés sur le cerisier où le soleil du matin, au fur et à mesure qu'il montait, chan­geait lentement sa façon de se faufiler à travers les feuilles encore claires. Il y avait des pétales blancs fanés dans l'herbe. Je surveillais le trou dans lequel l'oiseau avait plongé. Le merle vif et noir luisant venait de se poser dans l'herbe et sautait malicieusement. Je lui en voulais de me distraire de ma guette. Je chuchotais : « Va-t'en, et laisse-moi regarder. »

— Le voilà !

— Dis-moi comment il est.

— Il a une tête noire, avec de grosses joues blanches. Il s'est accroché de traviole au tronc, au-dessus du trou. Il est vert sur le dos, avec le ventre jaune et une queue très bleue. Voilà, il s'envole! Il a les ailes noires... non, bleues...

— Ta fauvette est une mésange. La mésange charbonnière...

— Pourquoi l'appelle-t-on « charbonnière »? C'est plutôt le merle qu'on devrait appeler comme ça avec ses plumes qui ont l'air d'être de l'anthracite mouillé!

C'est que la charbonnière se débarbouille au charbon!

L'oncle Samuel m'expliquait comment distinguer toutes les espèces de mésanges en regardant à quelle hauteur des arbres elles aiment se tenir : la mésange charbonnière, la plus lourde, préfère fouiller le sol et la base du tronc pour y chercher des vers; la mésange nonnette chasse un peu plus haut; et les mésanges bleues ou noires cherchent leur nourriture dans les hautes branches.

— Comme ça, tout le monde est content, et personne ne se gêne.
L'oncle m'apprenait aussi à reconnaître le son de la petite enclume claire sur laquelle frappe la grande charbonnière, le cri liquide et doux de la petite charbonnière, l'appel de la nonnette, et les cris de souris affairée de la mésange à longue queue.


La femme du pasteur passait avec Marie, portant à elles
deux, en s'arrêtant très souvent pour souffler, une lourde lessiveuse de linge essoré qu'elles allaient étendre au fond du jardin. Elle grondait doucement le vieux monsieur de me distraire trop. « Claude a ses devoirs à faire.— Oh, madame, j'apprends des tas de choses avec l'oncle Samuel. » Sa nièce souriait, en haussant les épaules, et s'éloignait avec la vieille bonne.

Celui qui ne voyait plus apprit ainsi à voir à mes yeux neufs. Peu à peu j'apprenais à reconnaître sans me tromper les habitants du jardin, les familles de rouges-gorges, la bande maligne des merles noirs, les grives musiciennes qui se gor­geaient de fruits tombés, lorsque venait l'automne, et les moineaux friquets avec leur calotte de moines futés. Je saluais le pinson quand il prend ses couleurs de noces et monte tous les tons de sa robe de plumes afin de plaire à son épouse, lorsque son gris vire au bleu, que son beige devient rose et que son ocre tourne au fauve. Dans le hangar aux outils, nous allions surveiller l'éclosion des cinq oeufs d'hirondelle que j'avais été compter en grimpant à l'échelle, pendant que les parents menaçants tournaient autour de moi en m'enjoignant avec des cris aigus de laisser, tranquille leur nichée. Le jour venu de l'envol des petits, il y en a toujours un qui reste le dernier à la maison, pendant que ses frères et soeurs s'amusent à prendre devant lui des virages audacieux pour lui montrer combien il est facile de voler. Le retardataire s'accroche au rebord de boue sèche, battant des ailes, hésite à s'abandonner, renonce et rentre au nid, piteux, frileux... l'enfant qui vou­drait ne jamais quitter le bon chaud du foyer. Quand l'oisillon avait enfin franchi le pas et pris son vol, j'annonçais triom­phalement la nouvelle à l'oncle Samuel.

Mais, en septembre, quand les hirondelles, se préparaient à appareiller et se rassemblaient en groupes de voyageurs orga­nisés, attendant le départ, sur les fils du téléphone, j'étais triste, parce que leur envol annonçait la rentrée et qu'il allait falloir retourner au collège. Alors, pour me consoler, le vieil homme me demandait de le conduire dans la prairie, au bord de la rivière. Là, je lui rendais compte de tout ce qui passait entre les roseaux, l'eau, les aulnes et le ciel : les vives couleurs filées du martin-pêcheur lancé comme à la fronde, les rous­serolles accrochées aux joncs, en équerre ou la tête en bas, ou bien la bergeronnette, hochant la queue comme un équi­libriste, qui va à ses affaires, preste, dans la boue encore humide des débarcadères.


L'hiver revenu, l'oncle Samuel, dans sa chambre, me faisait faire l'inventaire des trésors qu'il pouvait toucher encore et reconnaître avec ses doigts : une pierre d'améthyste, la montre en or, qui, lorsqu'on la remontait, jouait, fantôme de clavecin grêle, Il pleut,  bergère, des nids d'oiseaux et des oeufs soi­gneusement rangés dans des boîtes en carton, les éléments d'une paire de petites balances d'orfèvre que je remontais sous sa direction, les dix cahiers d'un herbier enrichi pendant des années, et dont je lisais à haute voix les noms français et latins, lui décrivant une à une les fleurs. L'oncle se sou­venait seulement de la couleur du jour le matin où il les avait cueillies.

Un après-midi de mars, en arrivant chez lui, je croisai le docteur qui s'en allait. Les persiennes de la chambre étaient fermées, et le vieil homme au lit. L'oncle avait eu une attaque. Il ne pouvait plus parler. Son visage était tout de travers, effrayant comme une chambre effondrée et dislo­quée après un tremblement de terre. Il était couché dans la pénombre de la pièce aux volets clos. Sa bouche, sans son dentier, était déformée par une grimace de douleur, et il s'en exhalait une plainte saccadée. Quand il sentit ma main dans sa main, l'oncle Samuel essaya de dire quelque chose que je ne compris pas. Mais je répétai doucement : « Oui... oui », comme si j'avais saisi le sens des mots que le malade ne parvenait plus à prononcer, à travers des racle­ments de cailloux entrechoqués, des hoquets angoissés. Je restai longtemps à tenir la main du vieillard. On m'obligea à aller me coucher vers minuit.

Quand je revins le matin suivant, l'oncle Samuel était mort. On lui avait attaché une mentonnière. Le visage avait retrouvé un calme derrière les yeux mal clos. En m'en allant, j'entendis dans l'abreuvoir de pierre, près de la pompe, un ébouriffement d'ailes exténuées par un long voyage : des oiseaux migrateurs enfin revenus. « Tiens, les fauvettes à tête noire sont là de nouveau, pensai-je. L'oncle Samuel n'aura pas vu leur retour. »

J'ai conservé longtemps le coucou pour lequel l'oncle Samuel m'avait « couché sur son testa-

ment ». Il s'est arrêté de chanter en septembre 1939, à la déclaration de guerre. Je l'ai porté à réparer chez un horloger avant de partir vers la Lorraine. Revenu de captivité, après mon évasion, je trouvai la boutique fermée. L'horloger était mort, me dirent les voisins. J'ai perdu le coucou de la Forêt-Noire, mais j'ai gardé le goût des vrais oiseaux. Quand je les regarde, à l’oeil nu ou à la jumelle, il me semble parfois que je continue à y voir pour deux, et à ouvrir les yeux aussi pour une ombre, pour le vieil homme qui perdit la vue avant de perdre la vie.

 

In « Permis de séjour, 1977 – 1982 » - Gallimard
Photo Christophe Dormoy