visage_ds_herbe_scheveningen___Anne_van



Il n'y a pas des mots durs et des mots doux, comme cela fut parfois affirmé. Il y a des mots plus vivants et moins vivants. Jusqu'à quel point le poète peut-il animer un mot apparemment moins vivant ? Et jusqu'où l'usage courant peut-il ôter de la vie à un mot ? Il se peut qu'il y ait des mots plus riches de sens et moins riches, plus musicaux et moins, plus recherchés et plus simples, et ainsi interminablement. Les qualités des mots sont relatives et varient selon la manière de leur emploi et la trempe imaginative qu'ils prennent des infinies combinaisons possibles. Leur valeur fondamentale ne sera pas trouvée dans les dictionnaires, mais dans la poésie. Dans la poésie, de plus, les mots se nourrissent de quelque chose que les autres genres ignorent : la charge de silence de chacun, une musique inté­rieure, son pouvoir de suggestion et une gamme inclassable de possibilités insoupçonnées. La question alors se pose de la profonde division entre l'usage mortifère conventionnel des mots et leur emploi comme élément de création et d'in­vention, c'est-à-dire : lorsqu'il retrouve sa valeur primitive, l'enrichit, et se fait véhicule d'une renais­sance permanente.

In « Fragments verticaux » - Corti
Photo Anne Van - « Scheveningen »