Virgule


Eloge de la virgule

Les signes de la ponctuation, qui sont conventionnels, ne font pas vraiment partie de la langue ; mais ils contri­buent à sa clarté. Et je suis de ceux qui les apprécient très vivement. Je ne suis pas la seule et je me rappelle l'insis­tance du président Senghor, quand il parlait de la ponctuation en général et de la virgule en particulier. Naturellement, on pourrait s'en passer ; les premières inscriptions, dans les langues anciennes, s'en passaient — ce qui ne facilite pas les choses. D'autre part, les signes employés ont parfois varié. Pour ne parler que de ce que je connais, je signalerais, par exemple, que le grec ancien avait un point en haut, que l'on plaçait au niveau supérieur des caractères, et qui correspondait en gros à notre point-virgule — ce dernier étant employé comme point d'interrogation !

De tels faits montrent bien le caractère factice de ces signes. Et il faut avouer que, dans le monde moderne, certains ont souhaité les rejeter. Des poètes, en particulier, ont voulu faire fi de la ponctuation, laissant aux mots le soin de se grouper pour suggérer des valeurs diverses. Même en dehors des poètes, beaucoup sont un peu rétifs ; la vérité est qu'ils sont souvent embarrassés par l'emploi de ces signes. Personnellement, je les aime, car ils contri­buent à rendre le langage clair et à éviter tout malen­tendu. Je crois que je n'ai pas à défendre ici le point, si nécessaire, ni les deux points, introduisant une explica­tion, non plus que le point d'interrogation ou le point d'exclamation. La question est un peu plus délicate pour le point-virgule, que beaucoup voudraient supprimer. Hélas ! Pourquoi s'en priver ?

En revanche, la virgule, ce petit signe en forme de baguette recourbée, n'est pas tant attaquée que difficile à bien utiliser. Il marque une faible coupure, mais, par là, il permet de grouper, en un ensemble distinct du reste, des mots qui, pour le sens, vont ensemble. Il n'est pas ici question de faire un manuel de l'emploi de la virgule : il existe pour cela des ouvrages spécialisés ; mais j'aimerais attirer l'attention sur un ou deux points. Je ne mention­nerai qu'en passant un emploi très simple : dans une énumération, les divers termes doivent être suivis de la virgule ; mais, s'il existe un mot de liaison à la fin, il n'y aura pas de virgule. Ainsi on écrit « les cahiers, les brouil­lons, les notes et les livres ». On a le choix entre la virgule et le mot de liaison.

Un autre emploi est plus intéressant. On met, en effet, entre deux virgules un groupe de mots qui forment un tout et rompent l'ordre normal de la construction. Et il est aisé de voir quel malentendu l'on peut ainsi éviter. Supposons que j'écrive " il m'insulta vivement et avec le sourire, je lui répondis... », voilà notre insulteur qui insulte avec le sourire ! Il fallait écrire " et, avec le sourire, je lui répondis ». Ainsi la phrase aurait été claire. L'exemple est un peu gros, mais ce genre de confusion est constant. Dans ce cas une règle d'or : ce groupe de mots, ainsi détaché, doit être entre deux virgules, une avant lui, l'autre après lui.

La même idée s'étend aux relatives. Si nous disons, sans virgule, « les élèves qui bavardent seront punis », la relative apporte une définition et fait corps avec les mots « les élèves ». Au contraire, si je dis « tous les élèves, qui étaient fatigués, cessèrent d'écouter », il ne s'agira plus d'une définition, mais d'une explication venant comme une parenthèse dans la phrase et sera, elle, entre virgules — ce qui permettra de bien distinguer les deux cas. La virgule, dans les cas de ce genre, nous indique souvent la construction, c'est-à-dire le sens. Après tout, pouvons- nous douter de son importance, quand nous voyons, en mathématiques, la différence entre 105 et 10,5 (dix, virgule, cinq) ?

Un joli instrument de clarté et de précision, par consé­quent ! Mais il faut ajouter que la virgule peut aussi marquer une différence dans le ton, dans le rythme de la parole, dans le souffle de la voix. On peut parfaitement écrire « je me suis fâché stupidement », mais il y a une nuance, lorsqu'on écrit « je me suis fâché, stupidement ». Alors se glisse un temps d'arrêt, comme un remords et un jugement donné après coup.

Précieuses petites virgules ! On comprend que, lorsque l'on reproduit un texte, on se vante de l'avoir copié, « sans y changer une virgule ». Si nous aimons notre langue, il faut lui donner toutes les chances de faire valoir ses possibilités. Pensons alors à cet auxiliaire qui m'est cher : pensons alors à la virgule !

In «  Dans le jardin des mots »