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Sur les jambes d’une cousine

Ma cousine approche une chaise de la table de la salle à manger. Elle l'utilise comme esca­beau pour se hisser. Pour ne pas risquer de rayer la surface, elle a enlevé ses chaussures à hautes semelles de liège. Elles sont nez à nez sur le sol, petits animaux dont les lacets rouges sont les queues. Au bout de la table, elle a posé une vieille boîte de carton décorée de raies grises et roses. Je sais ce qu'il y a à faire. Je le fais depuis plusieurs semaines. La boîte contient tout ce qui va nous être nécessaire. Un gros flacon rempli d'un liquide brunâtre, un pinceau large et plat, un bol, un crayon à grosse mine. Je suis prêt, le torse collé à la table. Elle commence par un reproche. La der­nière fois, le samedi précédent, j'ai raté mon coup. Des gouttes ont coulé le long des mol­lets. Elle me recommande de m'appliquer, ce soir elle va à un bal très élégant. « On m'a dit que quelques filles porteront de vrais bas. » Ma cousine fréquente les bals dans l'espoir d'y ren­contrer un fiancé. Il faut qu'elle soit belle, chic, attirante. Tous ses points textiles du mois sont passés dans l'achat d'une robe en corolle. Elle se tient bien droite, le haut de ses cheveux frôle la pendeloque centrale du lustre vénitien. Je vais m'appliquer comme en classe de dessin et de peinture. Mais c'est bizarre. Ma main est précise quand elle esquisse un arbre ou un bateau, elle est ferme quand elle serre le fusain, elle est facile quand j'étale la gouache. Le samedi elle se comporte autrement. Dès qu'elle touche la jambe de la jeune fille, elle perd de son assurance. La peau n'est pas du papier Canson. Elle vit, elle frémit, elle est parcourue d'ondes. J'hésite, la répétition des gestes n'est pas devenue une habitude. Depuis des mois, après tous ces samedis, je ne réussis pas à être machinal. Le déroulement est pourtant iden­tique dans sa simplicité. Je verse le brou de noix dans le bol, le dilue avec un peu d'eau pour qu'il ne soit pas trop foncé. Je trempe l'éponge dans le bol et je badigeonne chaque jambe. Ensuite j'égalise avec le pinceau. « Si tu le fais bien, tout le monde croira que je porte des bas de soie. »

Je commence par teindre l'arrière des chevilles, des mollets, le creux des genoux qui est le plus délicat. Cela fait, elle pivote pour me présenter les coups de pied, les genoux, les tibias. Bol, éponge, pinceau. Dans cette phase, je traite aussi les côtés des jambes. Elle se contemple dans le miroir du buffet qui est à bonne hauteur.

Le brou de noix sèche en se couvrant d'un brillant que moire la lumière du lustre. «Main­tenant les coutures !» J'ai le trac. Le tracé est difficile, mais sans couture l'illusion ne serait pas parfaite. Elle m'a montré une paire de bas, subtilisée à sa mère, comme modèle. Pour les enfiler elle s'est assise sur le bord de la table, a glissé d'abord ses pieds puis les a déroulés en les lissant contre sa peau. Elle a détendu une jambe devant elle, est remontée sur la table, a tiré fort sur les bas en passant les deux mains sous sa jupe. «Ne te trompe pas. La couture doit être bien droite. »

Les bas sont sur le sol à côté des chaussures. Je saisis le crayon dont la mine est beaucoup plus grasse que celle des crayons à dessin dont je me sers au lycée. Avant de me lancer je fais un essai de trait sur ma paume. Mordant ma lèvre inférieure, je trace la couture en partant de la jupe. «Plus haut, il faut que tu com­mences plus haut. » Elle a lu l'interrogation dans mon regard. J'obéis et ose, franchissant la démarcation de l'ourlet. Ma main se hasarde sous le tissu, la pointe du crayon exerce une légère pression de point de départ et amorce sa descente. Avec lenteur, sans à-coups, je fran­chis le creux arrière du genou, difficulté majeure, parcours la cheville, tourne sous le talon qu'elle soulève pour me faciliter le tra­vail. Deuxième jambe.

La robe que ma cousine portera pour aller danser a été confectionnée dans de la faille rose achetée chez Baze, un magasin du cours Bel­sunce. Elle s'évase vers le bas, elle est assez courte mais pas assez pour révéler la tricherie. Qui se doutera que ce ne sont pas de vrais bas ?

Je n'ai que douze ans. Je ne sais pas grand-chose des mystères du sexe. Des copains plus âgés m'ont dit que les garçons aiment glisser leurs mains sous les jupes des filles. Si celui qui tentera ce geste avec ma cousine découvrait la supercherie est-ce qu'elle lui avouerait qui a peint ses faux bas ?

Le brou de noix ne tient pas plus de trois ou quatre jours. Samedi prochain, il faudra recommencer.

In « Les gestes oubliés »
Photo Remontat