nuages2_07_2007


Or le livre était vide et vague, les ténèbres couvraient la phrase, un vent de parole tournoyait sur les mots.

Et la Parole dit : « Que le poème soit », et le poème fut. La Parole vit que le poème était bon et sépara le poème du langage. La Parole appela le poème « jour » et le langage « nuit ». Il y eut le premier vers et la chute du poème : première page.

La Parole dit : « Qu'il y ait un firmament au milieu du langage et qu'il sépare les mots d'avec les mots », et il en fut ainsi. La Parole créa le firmament qui sépare les mots-du-dessus des mots-du-dessous et appela ce fir­mament « bouche ». Il y eut une première et une der­nière phrase dans le livre : deuxième page.

La Parole dit : « Que les mots qui sont du dessous s'amassent en une seule masse et qu'apparaisse le texte », et il en fut ainsi. La Parole appela le texte « prose » et la masse des mots inemployés « silence », et la Parole vit que cela était bon.

La Parole dit : « Que la prose verdisse de verdure, d'herbes portant semences et d'arbres fruitiers don­nant au texte des espèces de mots contenant leur semence », et il en fut ainsi. Il y eut la phrase-herbe et la phrase-fruit, la phrase claire et la phrase sombre : troisième page.

La Parole dit : « Qu'il y ait des métaphores pour séparer le poème et la prose, qu'elles servent de signes, tant pour les épopées que pour les récits, les élégies, les sonnets, les comptines et même les dialogues, qu'elles soient des phares qui éclairent tantôt le poème, tantôt la prose », et il en fut ainsi. La Parole créa deux métaphores majeures : la grande métaphore comme puissance du jour et la petite métaphore comme puis­sance de la nuit. La Parole les plaça au firmament du poème pour éclairer la prose, pour commander à l'obscur et au clair, pour séparer le sens de l'indicible. La Parole vit que cela était bon. Il y eut un quatrième poème et une quatrième prose sur la quatrième page.

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In « Celui qui dit les mots avec la bouche » éd. l’arbalète - Gallimard
Photo Dan