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La cérémonie des draps pliés

Ce qui se passe entre ma mère et moi pen­dant ces minutes échappe à la routine de tous les jours. Plier les draps avec elle est un moment privilégié. J'y sens une gravité et une solennité qui correspondent à mes rites d'en­fant de choeur quand je répands l'encens sur les braises. Le parfum qui s'élève naît du contact du fer à repasser brûlant avec la toile encore humide.

Nous nous installons dans la salle à manger, la pièce la plus grande et la plus commode. La table est repoussée contre un mur, nous écar­tons les chaises. Les draps en vrac attendent. Nous prenons le premier sur le dessus du tas. Nous cherchons deux coins chacun, nous les saisissons, nous nous éloignons l'un de l'autre, à reculons. Dos collé au mur, nous procédons au premier pliage en deux pans soigneusement égaux. Je reste immobile et je tire très fort. La surface ainsi réduite de moitié, nous entamons la phase que je préfère. Je marche vers ma mère, elle m'attend les bras levés à la hauteur de ses épaules. Dès que je suis tout près d'elle, les bras levés moi aussi, elle m'embrasse.

Pour que le pliage soit impeccable, les deux bords doivent s'épouser au millimètre près. Je recule puis je reviens vers elle une deuxième fois. Chaque navette se clôt ainsi par un bai­ser. Quatre sont nécessaires. Les carrés iden­tiques, aux dimensions de l'armoire, se super­posent à la perfection. Des brins de lavande glissés entre les piles soulignent la blancheur. Le pliage est plus délicat quand il s'agit de draps brodés. Nous devons veiller à ce que les initiales entrelacées « tombent » sur le dessus, bien centrées.

Ma mère m'a appris comment sont faits les jours, ces échelles de trous carrés, identiques, qui tracent une route sur toute la longueur. Gand-mère Sophie y excellait jusqu'à la fin de sa vie. Sa vue était de plus en plus basse, mais ses doigts se souvenaient et guidaient l'aiguille.

La cérémonie du pliage est restée parmi mes souvenirs les plus vivaces. Seul, il m'arrive d'es­quisser les figures de cette danse. Mes mains serrent le vide. Une musique s'invente, nul ne l'entend que moi.

In « Les gestes oubliés »
Photo tonton yoyo (flickr)