Aubade2


Si j'ai flirté gentiment et superficiellement, je n'ai encore jamais dégrafé un soutien-gorge pour accéder aux seins d'une fille. J'en ai rêvé avec trouble. Un copain initié m'a décrit la manoeuvre, j'ai en mémoire l'enchaînement des gestes. Impossible que je me trompe, que je n'y arrive pas. Ce serait ridicule. En imagi­nation mes doigts ont parcouru cent fois le trajet, mais aujourd'hui me voici face à l'épreuve. Le trac. Mon rythme cardiaque se précipite. La gorge sèche. Au bord de l'ac­complissement, je souhaite lâchement que la jeune fille soudain refuse. Elle ne semble pas dans cette disposition d'esprit. Visiblement elle est moins paniquée que moi. Elle porte un chemisier bleu pâle dont j'ai défait trois boutons du haut. Ma main est glissée dans l'échancrure. Terrain familier, je suis déjà allé jusque-là. Plus loin ? Je défais les trois derniers boutons du chemisier, j'écarte les pans sur la droite et sur la gauche. Je le fais glisser sur les épaules. Les bretelles apparaissent. Le chemisier s'affaisse de lui-même jusqu'à la hauteur de la taille. Pour m'aider, elle a dégagé ses bras. Voilà, j'ai devant moi une femme en soutien-gorge. Vision inédite qui m'émeut autant qu'elle me paralyse. Mon regard se fixe sur une petite rose brodée, là, entre les deux rondeurs de satin blanc. Ma main droite se porte vers le dos. L'instant délicat est arrivé. Sans arrêter d'embrasser la jeune fille je tâtonne vers le système de fer­meture qui fait saillie. Interrogation : combien d'agrafes, deux? trois? Ou peut-être une seule en plastique non moins compliquée par l'imbrication de deux parties jumelles. J'ai l'intuition qu'il s'agit de celle-là. Mon copain m'a prévenu, on ne peut pas réussir avec une seule main. Le mouvement ne doit pas être exécuté de la gauche vers la droite mais du haut vers le bas pour ouvrir ce clip alambiqué. Ma main quitte la nuque et vient compléter ce que fait la main droite. Victoire ! Les deux parties se séparent l'une de l'autre, le soutien-gorge est ouvert. Je n'en profite pas immé­diatement, je veux que ce moment dure. Je dois en imprimer le souvenir. Je sais que je dégraferai d'autres soutiens-gorge Je devine que je ne retrouverai plus l'émotion de cette première fois. La petite rose brodée prendra beaucoup de temps pour s'effacer.

In « Les gestes oubliés » - Grasset
Photo Aubade