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J'en reviens à la nudité, à l'insupportable et fasci­nante nudité. Il m'est arrivé d'accompagner au piano une femme aimée dans des airs de Haendel, de Verdi, de Saint-Saëns, des mélodies de Duparc, des lieder de Strauss, et de pleurer de ce que sa voix (quelque chose que je n'avais encore entendu ni dans sa conversation ni dans son râle amoureux) me disait du texte muet de notre amour bien plus que du texte de Baudelaire, Gautier, ou Hesse.
Elle me révélait, cette voix en son chant triomphal, l'étendue de la dépossession amou­reuse, ce qui, dans la voix humaine, en dit bien plus par son seul grain qu'aucun texte littéraire.
Solitude de la nudité comme de la beauté. Dimension rêveuse, sentimentale, superfétatoire, mais aussi divinatoire de la voix, comme si, par-delà les textes mis en musique, le chant de cette femme me laissait entre­voir la fin imminente de notre amour : sa nudité jusque-là cachée, et désormais inaccessible, tout entière réfugiée dans cette voix, pure vocalité où elle se défaisait du poème et du commentaire amoureux pour retrouver je ne sais quoi de la « douce langue natale » dont la qualité serait, amour et enfance enfin confondus, de pouvoir se passer de la voix, d'être proprement sans voix.

In « Musique secrète »
Dessin Faujas