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Pour Chasse-clou

Quelle liberté ?

Le principe inscrit dans la Constitution américaine selon lequel « la liberté de la presse est l'un des plus puissants bastions de la liberté et ne peut jamais être restreinte que par des gouverne­ments despotiques » mérite d'être considéré aujour­d'hui sous un double éclairage :

a) Il a été et reste une arme contre toutes les tyrannies.

b) L'exercice d'une telle liberté s'est trouvé sin­gulièrement dénaturé par les progrès techniques de la manipulation de masse, de la publicité, de la pro­pagande, de la communication, de l'information, de la mise en scène du vécu, visant à assujettir au pouvoir de l'argent et à l'argent du pouvoir une conscience avilie par la peur et une pensée vouée à l'indigence et à l'autocensure. Seule peut aujourd'hui la restaurer la lutte pour une société plus humaine.

Issue du libre-échange et de la libre circulation des biens et des personnes, la liberté d'expression est aujourd'hui menacée par cet esprit marchand qui avait présidé à sa naissance. Ce qui l'ouvrait jadis la verrouille aujourd'hui, à mesure que se referme sur le monde le cercle du profit.

Le spectacle du monde auquel nous assistons en spectateurs passifs nous est donné à voir et à entendre selon une apparente diversité de scéna­rios, qui servent l'intérêt des metteurs en scène et de leurs commanditaires plus que les nôtres.

Ce qui est porté à notre connaissance comporte un apprêt en coulisse : un certain éclairage, une rhétorique subtile ou grossière, un art d'occulter l'essentiel et de ménager, par le choc émotionnel, l'insistance pathétique et les effets de répétition, des territoires d'ombres et de silences où rumeurs et soupçons se confondent.

Le combat contre la tyrannie, dont se prévaut la liberté de parole et de pensée, est un leurre si le citoyen n'apprend pas à repérer et à distinguer dans les informations dont il a les yeux et les oreilles chaque jour encombrés, à quelles conjurations d'in­térêts elles obéissent ou, du moins, comment elles sont ordonnées, gouvernées, déformées.

Nous ne pouvons ignorer que, même déversées en vrac, elles nous sont livrées sous emballage médiatique. Il faut les déballer, les trier ainsi que se déballent et se trient ces produits de consommation qui ont été parfois, sont souvent et deviendront rapi­dement des ordures. Car, le tri opéré, il n'est rien qui, suscitant l'attraction, la répulsion, l'indifférence, ne soit susceptible d'être détourné, reconverti, trans­muté pour servir au bien individuel et collectif.

La liberté d'expression sans limite n'est pas un donné mais un apprentissage, que le devoir d'obé­dience n'a guère favorisé à ce jour. Il n'y a ni bon ni mauvais usage de la liberté d'expression, il n'en existe qu'un usage insuffisant.

Le règne des libertés virtuelles devrait nous rappeler qu'elles servent avant tout de caution à la tyrannie et de substitut aux séditions qui la vou­draient abolir. Jamais le propos de Manon Philippon­Roland, « liberté, que de crimes l'on commet en ton nom », n'a autant mérité d'exciter la vigilance, en un temps où les libertés, indûment accordées au vieux réflexe prédateur, étouffent partout le grand désir de vivre selon la liberté du désir.

C'est pourquoi, nous voulons, par souci d'écar­ter la moindre ambiguïté, accorder toutes les libertés à l'humain et aucune aux pratiques inhumaines. L'absolue tolérance de toutes les opinions doit avoir pour fondement l'intolérance absolue de toutes les barbaries.

Le droit de tout dire, de tout écrire, de tout penser, de tout voir et entendre découle d'une exi­gence préalable, selon laquelle il n'existe ni droit ni liberté de tuer, de tourmenter, de maltraiter, d'opprimer, de contraindre, d'affamer, d'exploiter.

La prétendue liberté de prédation est un non-sens qu'il nous appartient d'éradiquer dans l'homme et dans la société en voie d'humanisation.

 
In « Rien n’est sacré, tout peut se dire » 2003