lanterne___Michel_Craipeau_flickr


La littérature nous permet de mener une double existence. Celle que nous vivons (sans la voir) et celle que nous voyons (sans la vivre). Il arrive que les deux se confondent et c'est le bonheur.

L'art de la fiction — ou plus simplement le plaisir de raconter — est lié à nos impressions d'enfance, parce qu'il correspond à quelque chose de profond (et d'obscur) chez l'homme : le besoin de s'émerveiller, d'in­venter pour soi des merveilles, ce que Ste­venson appelle avec humour « l'insondable puérilité de l'imagination humaine ».

Un exemple : dans le village d'Écosse où il passe ses vacances au bord de la mer, les garçons de son âge — il a dix ou douze ans à l'époque — ont une curieuse coutume. Quand septembre arrive, ils sortent de chez eux à la nuit tombante, avec une lanterne sourde accrochée à la ceinture. Chacun a revêtu un manteau soigneusement boutonné, de façon qu'aucune lueur ne paraisse au- dehors. C'est la règle. On s'aborde mysté­rieusement : « Tu as une lanterne ? — Oui ! » Certains se réunissent dans la cale d'un vieux bateau de pêche et là, serrés les uns contre les autres, dans le bruit du vent, les odeurs de poissons et de métal chauffé, ils ouvrent leurs manteaux et se disent des choses impor­tantes. Mais le vrai bonheur pour ces gar­çons, nous dit Stevenson, c'est de se pro­mener dans le noir, tels des « piliers de ténè­bres » avec pour unique compagne la présence de cette lumière intérieure qu'ils sont seuls à connaître.

On retrouve dans ce souvenir d'enfance les éléments qui sont à l'origine de l'inven­tion romanesque : le jeu, le mystère et le symbole. Il les contient tous en devenir, comme une espérance, la petite flamme qui tremble sous le manteau des « porteurs de lanternes ».

In « Le besoin d’écrire », Grasset
photo Michel Craipeau (flickr)