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Tout personnage en charge déclare aussitôt, avec fermeté, qu'il connaît la réalité des choses, qu'il en voit les faiblesses et qu'il est capable d'y remédier. Il va réussir là où tous les autres ont échoué.

Le contraire serait impensable, un Premier ministre qui viendrait nous dire : « C'est une question que je ne connais pas bien. Très franchement, je ferai de mon mieux, mais je ne vois pas, aujourd'hui, comment résoudre ce problème. » Autrement dit un chef d'État qui nous dirait la vérité est inconcevable. Il dit tout savoir et tout pouvoir, à la manière (magique) des rois de jadis.

Il nous cache ainsi sa faiblesse, qui est aussi la nôtre. De peur de nous flanquer la panique, il dissimule ses doutes, il tait sa fragilité, son incompétence partielle, bref tout ce qui est humain en lui. Bien entendu, quand la crise arrive, il déçoit.

Si nous voulons souhaiter quelques beaux lendemains à la démocratie, c'est peut-être dans le sens d'une sincérité plus ouverte que nous devons tenter de la pousser. Nous devons nous rapprocher encore les uns des autres. Toute communication allant du tout-puissant qui sait au sujet qui ignore étant désormais impossible (car parfois, sur certains points, le sujet en sait plus que le maître), c'est par notre faiblesse commune que nous pouvons construire un avenir possible. Et par là seulement.

Ainsi, jusque dans l'exercice contemporain de la politique, nous retrouvons notre fragilité essentielle. Sachant, ou pressen­tant, qu'un souffle trop brutal, venu de n'importe où, pourrait nous balayer en un instant, nous voulons au moins léguer à nos descendants — si la calamité nous en laisse quelques-uns — un grappin à lancer vers les rochers du rivage. Et ce grappin est notre faiblesse.

Si nous étions solides et sûrs de nous, là encore, des êtres d'airain, de granit, nous n'aurions pas besoin de Constitutions, de représentants, de syndicats. Nous n'aurions même pas besoin de déclarer les droits de l'homme, puisque nous ne serions pas des hommes.

Confusément, nous sentons l'extrême importance de ces lois invisibles que nous avons écrites et que nous transmettons. Nous savons que nos démocraties sont minées, assaillies sans relâche, par l'ambition des uns, la corruption des autres, nous savons aussi qu'elles recouvrent des différences de revenus abys­sales et peu justifiées, au nom de la liberté que nous avons de devenir riches et même très riches. Nous savons tout cela : les lois de la République, si souvent invoquées, ne nous ont pas changés. Ce papier n'a pas endurci notre verre.

Mais nous n'avons qu'elles. Le lent travail des législateurs, de génération en génération, s'adaptant aux courants successifs de nos vies, de nos moeurs, m'apparaît souvent comme une cathédrale à l'écart, peu flamboyante, ignorée des touristes. Cependant chacun, à son tour, y ajoute sa touche, corrige, raffine. Combien de temps ce chef-d'oeuvre législatif, notre filet de sauvegarde, restera-t-il tendu, sous les coups des misères sociales, de tant de pressions et de dépressions ?

S'il se pourrit, s'il crève, par quoi le remplacerons-nous ?

In « Fragilité », Odile Jacob poches
Photo, Projet de constitution 1791 annotée par Robespierre.