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Pas possible de travailler sans amitié. C’est au sens de L’Amitié * de Blanchot : partage dans l’ouvert, égalité qui vous dénude. Ecrire c’est traverser ensemble. Cette amitié est très vite de l’amitié simple. L’émotion en partage, la demande qu’on vous fait des nouvelles du dehors, le simple fait de se retrouver à intervalle régulier pour un moment qu’on voudra ensemble beau et fort. L’intensité de ce qu’on traverse fait que, même si c’est seulement une fois par semaine, le reste de ce que vous faites recule d’un cran.
Il y a ces visages, il y a ces mains. On entend des jours le ton de la voix prononcer tel mot. Puis il est déjà temps de se mobiliser pour le prochain rendez-vous : l’atelier en prison c’est épuisant. Au sens où : rien que vous puissiez être qui ne soit donné pour y puiser. Nous sépare radicalement de ceux qui travaillent en prison, travailleurs sociaux, psychologues, enseignants : non qu’ils aient plus de défense que nous, j’ai appris à savoir que non. Peut-être par contre ont-ils des contrepoids, comme on laisse au porte-manteau la veste qu’on a au travail.
De cette non-réserve où nous sommes, côté intervenant extérieur, et de la réserve qu’ils doivent sans cesse reconstruire pour tenir, côté service social, nous pouvons parler, nous ne pouvons échanger le rôle : c’est ce que signifie le mot amitié chez Blanchot – ce que met en œuvre, qui vous requiert, de partager l’écrire. On garde très longtemps le contact des mains, la sensation des mains. Et forcément ceux qui sont là pour le plus grave, sont ceux que l’atelier accueille pour le plus long cours. Déplacement de ses repères dans l’humain : comment le dire à ses propres enfants ? Un moment, rompre. [...]

* Nous devons renoncer à connaître ceux à qui nous lie quelque chose d’essentiel ; je veux dire, nous devons les accueillir dans le rapport avec l’inconnu où ils nous accueillent, nous aussi, dans notre éloignement. L’amitié, ce rapport sans dépendance, sans épisode et où entre cependant toute la simplicité de la vie, passe par la reconnaissance de l’étrangeté commune qui ne nous permet pas de parler de nos amis, mais seulement de leur parler, non d’en faire un thème de conversations (ou d’articles), mais le mouvement de l’entente où, nous parlant, ils réservent, même dans la plus grande familiarité, la distance infinie, cette séparation fondamentale à partir de laquelle ce qui sépare devient rapport.
Maurice Blanchot, L’Amitié, Gallimard, 1971.

In "Prison : ce qui reste..."