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Flâner, ce n'est pas suspendre le temps mais s'en accommoder sans qu'il nous bouscule. Elle implique de la disponibilité et en fin de compte que nous ne voulions plus arraisonner le monde. Les marchandises, nous les contem­plons sans avoir nécessairement le désir de les acheter. Les visages, nous les regardons avec discrétion et nous ne cherchons pas à attirer leur attention. Avancer librement, lentement dans une ville pressée, n'attacher du prix qu'à la merveille de l'instant dans une société mar­chande suscite ma sympathie. La flâneuse a quelque chose de souverain, de fluide dans son allure. Le regard curieux, avisé, mobile du flâ­neur respire l'intelligence et tous deux me paraissent agréables à considérer.

Un excès de vigilance nuit à la flânerie. Lorsque l'on observe trop les rues et les visa­ges, ils deviennent étranges, ils se métamorphosent en autre chose qu'eux-mêmes. Le flâ­neur perd l'immédiateté de son bonheur, lui qui se trouve dans un état que je crois plus proche d'une somnolence contrôlée que d'une vision critique.
Ainsi, l'espace pour Georges Perec est un doute et non point cette présence à laquelle nous nous abandonnons sans vouloir en déchiffrer, avec trop d'acuité, les traits. « Noter ce que l'on voit. Ce qui se passe de notable — sait-on voir ce qui est notable ? Y a-t-il quelque chose qui nous frappe ?... S'obli­ger à voir plus platement... jusqu'à ressentir, pendant un très bref instant, l'impression d'être dans une ville étrangère ou, mieux encore, jusqu'à ne plus comprendre ce qui se passe ou ce qui ne se passe pas, que le lieu tout entier devienne étranger, que l'on ne sache même plus que ça s'appelle une ville, une rue, des immeubles, des trottoirs... »
Quand une ville cesse d'être une évidence, nous avons rompu avec elle l'arbre vert du contact, nous remettons en question la foi ori­ginelle que nous lui portons. Il vaut mieux por­ter un regard suffisamment averti pour découvrir une nature ignorée des autres hom­mes, mais aussi suffisamment discret pour ne pas chercher à pénétrer derrière les apparen­ces.

Mon flâneur n'a pas le sentiment de figurer au nombre des élus, de participer à une entre­prise où les prodiges et les lieux sacrés se mul­tiplieraient — à la différence d'artistes inspirés qui déambulèrent dans une ville comme dans une forêt prodigieuse. Ainsi André Breton : « Je ne sais pourquoi, c'est là, en effet, que mes pas me portent, que je me rends presque toujours sans but déterminé, sans rien de déci­dant que cette donnée obscure, à savoir que c'est là que se passera cela. » Mais alors, si une ville n'instaure pas avec nous de fulgu­rantes correspondances, si nous ne trouvons pas en elle l'occasion d'exercer notre pouvoir de divination, pourquoi accorder une réelle valeur à une action presque banale ?
En fait, le bonheur de la flânerie ne surgit pas de ce que nous dénichons par le regard mais dans la marche elle-même, dans une respiration libre, dans un regard que rien n'offusque, dans le sentiment d'être à l'aise en ce monde, comme s'il était légitime que nous en retirions l'usu­fruit.

In « Du bon usage de la lenteur ».
Gustave Caillebotte, "Rue de Paris ; temps de pluie" (détail)