toc_toc___M_sieur_J


J'aime qu'un visiteur, même s'il m'est pro­che, demeure sur le seuil, qu'il frappe à ma porte, que j'aie à deviner le sens de sa visite, que lui-même prenne le temps de savoir pour quelle raison il s'est rendu chez moi — parfois en vertu de la seule amitié.
De mon côté, je ne me permettrais pas de m'introduire chez autrui sans préalable. Ce n'est pas par méfiance à l'égard de l'inconnu, désir exa­cerbé de préserver ma vie privée. Je crois plu­tôt que nous ne sommes pas immédiatement en état d'amitié ; même des êtres qu'une lon­gue entente unit doivent, à chaque rencontre, réinstaurer leur amitié.
Une certaine durée est nécessaire pour nous approcher d'un autre être. C'est la grande leçon de l'hospitalité. Nous avons à rendre au visiteur les honneurs qu'il mérite et cela exige du temps. Quant à celui qui arrive auprès de nous, il doit se pré­senter : ce n'est pas là un contrôle d'identité, mais il lui faut peu à peu se pénétrer de ma demeure, de mon intérieur, de mon âme, pour devenir en quelque sorte mon semblable. Sous certaines précautions, comme l'on disait chez les gens de peu qui, d'instinct, avaient adopté cette forme royale de la politesse.

In, « Du bon usage de la lenteur », Payot
Photo « toc toc »     Môsieur J. (flickr)