matin_07_10_2007__2_

 

J'ai rêvé ma vie dans le corps d'une femme. « Femme» est un mot bien assemblé, le nom de tout ce qui s'as­semble, fait corps et vient au monde. Le nom de ce qui n'est pas sans mémoire. Le nom de celle qui d'un rien tombe enceinte. Le nom de ce qui souffre chaque fois qu'il se sépare. Un nom courbe qui arrondit le temps. Le nom de la terre même qui nous porte, de l'eau où nous aimons nager et de l'air que nous respirons. Femme : celle qui de toute chose fait un enfant.

Je vous ai réclamé des caresses et de l'intelligence. Une vie de paupières, de cils et de cheveux. Une bouche qui sût changer d'intensité et de baisers, entrouverte ou rieuse, rouge ou rose selon... Je vous ai aimée, jambes nues, jusqu'à plus soif. Je vous ai trop souvent parlé d'amour. Ce mot vient si facilement sous la plume. Comme un point à la fin d'une phrase. On voudrait, par lui, tout conclure. Ou tout recommencer. La pente de la langue y conduit : une plage où vient battre la mer. Ce mot-là ouvre sur nulle part. II met hélas le coeur à dispo­sition des lointains. II ne dit pas grand-chose d'autre qu'un exil, mais sa force d'attraction se proportionne au vide même qu'il renferme. Un seul mot pour des choses si différentes. Un mot pourvu d'antennes nombreuses, qui émet des ondes et en reçoit sans cesse, venues de par­tout. Un mot comme un baiser qui ne décolle pas de la bouche. Une main prise, l'ombre d'un cil, ma valise noire emplie de désirs et de larmes.

Où laisser pousser mes racines, en quel amour, quelle terre, quelle langue, quel corps aimé de femme aimée? Et vers quel ciel m'épanouir, quel esprit, quel dieu, quel savoir? Et quels chants accueillir, quelles nichées, quels envols? Quel vent dans mes feuillages? Quels insectes? Quels fruits? Quel soleil ou quelle pluie? Quelle rever­die? Quelle chute? Quelles couleurs? Quelles saisons? Quels couples d'amoureux enlacés dans mon ombre? Et quels coups de couteau légers de leur coeur à mon coeur?

J'ai tant et tant rêvé de trouver un arbre qui fût le mien, enraciné dans un coin d'herbe. Rêvé l'ombre pai­sible d'un feuillage lent qui bouge : rester là, assis pour un temps, le dos collé contre le tronc. Un arbre, faute d'une maison à soi. Un arbre seul contre lequel se tenir seul, adossé à l'écorce, face à l'horizon grand ouvert, et la route, le chemin, le temps. Les vertèbres soudées à l'obs­curité solide de ce tronc où la vie pousse obstinément. Au-­dessus, la lumière, agitée et sonore : son ciel vert et vivant.

Mes seules racines sont de papier : des livres, des pages accumulées, des lettres que je ne me résigne pas à jeter, des timbres découpés recueillis dans des boîtes. De mon arbre, n'existe que le feuillage, des feuillets pour des chants articulés par d'autres : ils se posent, puis s'envolent, ils ont de gais plumages et font des nids très haut perchés.

Est-il un lieu sur terre où je puisse enfin défaire mes valises? Un lieu où ma mémoire laisserait pousser ses racines? Où le passé prendrait son temps? Il a faim et soif, savez-vous : tant de choses lui échappent II voudrait y voir clair en ses commencements. Est-il donc un lieu accueillant au temps vécu qui fut le mien? Un lieu qui ne soit déjà tout encombré, apprêté par les souvenirs d'autrui? Un lieu non pas vide, mais simple, compré­hensif, et dont il resterait à inventer les saisons? Pays natal du bout de la vie : celui où l’on voudrait, où l'on saurait mourir. Enfin chez soi pour quelque temps.

L'arbre a marché longtemps. Il a pris la mer, la terre et le ciel, avec des coques, des tôles, des hélices, des voilures et de grosses cylindrées. Il a coulé ses bielles, étouffé ses  pistons et vu tombes ses feuilles. Ces dépouilles craquantes à ses pieds, ces billets d’avion, ces bilans, ces quittances, ce rouge en vrac dessous le bleu, voilà son territoire.

Quand revient l’automne, je classe, je mets de l’ordre dans mes papiers, je fais mes comptes, je brûle un peu. Parfois, je me reprends à expédier des lettres. Le compteur a tourné trop vite. Je n’aurai ­pas saisi ma chance. Le ciel bleu me raccroche au nez.
Assez courru, assez cherché, assez pris l'éphémère absurde pour l’intense et le vrai. Cette vie vouée à disparaître, il ne s'est agi que de l'abréger davantage en chacun de ses moments. Abréger, abréger toujours, et jusqu'aux phrases mêmes censées résister à la disparition. Saborder le travail d'écrire. Ne rien opposer d'autre à la mort que des beautés avortées ou des élancements de dent malade : des inten­tions inaccomplies. Ne rien dresser contre elle qu'elle n'eût déjà miné et dont elle ne se fût assurée de la dispari­tion prochaine. Je fis ainsi une poétique de mes insuffi­sances. Une mélancolie de ma propre consumation. Je fus un semblant de poète, un semblant d'intellectuel, un semblant de mari, un semblant de père, un semblant d'amant. Peut-être un semblant d'homme. L'ombre por­tée d'une disparition. Rien de plus. Ni raté, ni maudit, plutôt un homme manqué, qui ne vient pas à son heure.

Ensevelissez-moi avec mon téléphone, mon fax et mon ordinateur. Dans un grand sac de plastique bleu : j'ai trop écrit sur la couleur. Un sac où l'on met les ordures, solide et de bonne contenance. Noué d'un ruban de plastique rouge en guise de légion d'honneur. Un sac à désespoir, à puanteur et à cadavre. Laissez le téléphone branché : que je demeure joignable vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Et pardonnez-moi de ne pas répondre.

In, «  Une histoire de bleu »
Poésie/Gallimard
Photo Dan