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Il y a des esprits qui cherchent des miroirs. Je choi­sis par un fait exprès l'ancienne formule qu'utilisaient les sorciers. Il y a des hommes qui cherchent partout l'approbation. (Ou une non-réprobation.) Dieu est un regard. Le jugement dernier est un regard.

Je n'ai d'amis que celles ou ceux qui s'oublient en parlant. Ils pensent à nu.

C'est pourquoi la meilleure façon de penser est d'écrire.

 *

C'est ainsi que soudain je suis en mesure de com­prendre en quoi la télévision m'est si pénible quand il s'agit de m'y rendre à l'occasion de la sortie d'un livre.

Tous ceux qui y parlent, se sachant observés par l'oeil en direct de la caméra, sont incapables d'ouvrir véritablement la bouche parce qu'ils sont sous le regard de l'autre.

Ils parlent comme des fascinés parlent. (Il va de soi que je m'inclus totalement comme un des leurs dans cette description.) Ils parlent comme l'autre le veut et l'attend. Ils montent au tableau. Les genoux se cognent. C'est la langue de bois, le propos surveillé, la norme collective qui interdit la voix intime sur leurs lèvres et la dessèche sur le bout de leur langue.

Il n'est jamais utile d'écouter des gens qui se savent être vus. Ils ne parlent pas. Ceux qui les voient par­lent à l'intérieur d'eux et ils leur obéissent.

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 Je recopie ce théorème comme un mot de passe : il n'est jamais utile d'écouter des gens qui se savent être vus.
In « Vie secrète »

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