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Depuis de longues années, ce désir à peu près quotidien, tour à tour hésitant, encombré de lui- même, retenu, vivace, ce désir est là :
   désir de dire pour voir :
   voir le mouvement du dedans, silencieux, caché, qui va se prendre avec celui de leur histoire, de leurs mots, de leurs regards.
   Dans ce cabinet de banlieue, dans cette salle d'hôpital, dans le bidonville... la parole viendra.
    Je l'écouterai sans l'entendre.
   Et tout d'un coup elle sera entendue.
   Et ce sera n'importe quand :
    quand, le fauteuil repoussé, l'ordonnance rédigée et signée, la feuille de maladie tamponnée, je rac­compagnerai, un peu lasse, déjà ailleurs, la malade à la porte.
    Quand, vite, pendant qu'elle jette son blue-jean, cette fille si fraîche se mettra à parler comme si elle m'avait toujours connue.
    Quand, le corps enfin caché, libérant ainsi la parole, cette vieille femme essoufflée agrafera pesam­ment la gaine sur son obésité flétrie.
     La voix, le débit, le regard, la peau, les bijoux, les souliers, les dessous, les odeurs, les parfums, dans le silence de la pièce, parleront autant que les mots.
     En face, à côté, le contrepoint d'un visage, d'un regard, d'un corps : les miens, habités par le trafic intérieur, sans cesse bousculés, angoissés, irrités, humiliés, émerveillés par ce qui est donné à voir.

 Dire ces croisements éphémères, non pour para­phraser les bribes d'un passé après tout ordinaire, mais pour les préciser,
    pour tailler plus pointue une attention qui s'émousse,
    pour travailler au maintien d'une vigilance en faillite,
    pour apprendre à regarder un courage, une démis­sion, une petitesse, une joie qui furent déposés ici et qui sont aussi les miens,
    pour comprendre comment j'avance dans mon bric-à-brac à travers celui des autres, en l'ignorant, en m'en nourrissant, pour trouver le geste exact avec eux aussi bien qu'avec moi-même.

    En moi, un discours silencieux, permanent, haras­sant sera toujours prêt à brouiller le juste regard.
   Il faudra faire avec.

   L'absence de formation analytique laissera à l'état d'ébauche, de friche contestable, le travail commencé, fera commettre des erreurs, tout en maintenant dans l'anarchie et pourtant la précision, l'élan qui sera là, que je le veuille ou non, pour traquer chez eux, chez moi, la lucarne, l'échappa­toire, donnant la lueur, l'éclat bref de la vie, de la vraie vie.

In, « Contre-visite » 1988