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Oui, la Dame à la licorne est une proposition de beauté. Une beauté claire, avec le grand front des madones de Memling, le menton rond d'un Botticelli, une blondeur heureuse et décidée qui sort du Moyen Âge, qui s'en échappe pour toujours car elle ne lui a jamais appartenu, sauf dans les clichés impatients, dans l'aveuglement publicitaire. Ce n'est pas la beauté pâle de l'attente, celle du languissement de fiançailles qui ne viendront pas, ni la beauté courtoise d'une virginité qui ne sait que faire d'elle- même, celle, comme dans les romans de chevalerie, qui dissimule son embarras d'objet intouchable sous la splendeur distante du code.

La beauté ne date pas. Des gestes peuvent dater, des expressions peuvent dater, des vêtements datent, une atmosphère date. Pas la beauté. La Darne à la licorne ne représente rien. Elle n'est l'image de rien, sinon du désir, et d'une solitude qui est source d'elle- même.

On dit que le désir meurt de se satisfaire.
C'est le contraire.
Le désir s'élargit à mesure de sa jouissance.

Il s'ouvre, de mieux en mieux, à ce qui s'ouvre en lui. C'est pourquoi le désir blasonné dans les tapisse­ries de la Darne à la licorne est tellement serein. Le désir est une réussite du corps. Il lui offre le langage de sa propre fièvre, mais c'est une fièvre heureuse.
Regar­dez le visage des dames : c'est un ruissellement de pudeur. La grande force du désir est pudique. La pudeur est sa plus belle intensité, celle qui conserve la violence du désir et en relance la force.

Comment désirez-vous ?
De quoi avez-vous besoin pour désirer - pour rejoindre votre désir ?
D'une préparation mélodique ? d'une bonne nuit de sommeil ? d'un ciel bleu et dégagé ?
d'un hasard fructueux ? d'une conversation dense et fraîche ? d'un corps qui s'offre ?
d'un corps qui se dérobe ? d'une lueur dans un rideau ?
d'une goutte de sang qui perle ? d'une odeur d'aubépine ?

Une solitude est faite de rencontres.
Il y a celle qui rencontre la musique, celle qui rencontre les oiseaux, celle qui rencontre les fleurs. Cette rencontre donne corps à la dame. Et, la dernière tapisserie le dit, la dame rejoint ainsi son propre trésor, qui s'appelle le désir.

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In, « A mon seul désir » éditions Argol 2005
"L'odorat" détail
"Dame à la licorne" détail