doisneau___patineur2

Suis-je vraiment…

Suis-je vraiment encor l'enfant
Qui noircissait sa bouche en mangeant des myrtilles
Et qui buvait avidement
L'eau froide du ruisseau dans ses paumes unies ?

Je m'en allais vers les jardins,
Vers les vergers où, dans les vagues dénouées
De la lumière du matin,
Les pommiers ronds flottaient, immobiles bouées.

Je m'en allais, tremblant et fier.
J'étais grand comme un arbre et beau comme une bête.
Mes cris comme un essaim de flèches trouaient l'air.
J'étais enfant, j'étais poète

    
 *

 Mais maintenant le suis-je encor ?
Celui qui s'en allait, ayant comme couronne
Tout autour de son front noué des anémones,
Cet enfant-là n'est-il pas mort ?

Suis-je encor celui-là qui découvrait la terre ?
Sais-je encor chanter comme un Dieu,
Ecouter se frôler en sifflant les fougères,
Regarder monter dans les cieux

L'escadre s'imposant l'horizon pour rivage,
Inlassable comme le temps,
L'escadre vaporeuse et vaste des nuages
Au-dessus du monde flottant ?

- Je ne sais si vers eux, je lève encor la tête…
Mon front se penche si souvent.
- Dis, mon cœur, suis-je encor ce merveilleux poète,
Suis-je encor vraiment cet enfant ?

In, « Les mains tendues »
(1910-1973)
Photo Robert Doisneau