chemin_e


En hiver, pour écrire, j'ai besoin de deux caisses de bois par jour afin que le feu ne s'éteigne jamais dans le poêle. J'ai besoin d'avoir chaud pour écrire. J'ai besoin, pour écrire, de savoir que les autres occupants de la maison ont chaud. Et même si je n'écris pas une ligne, je brûle deux caisses de bûches par jour.
A partir de quel moment est-ce que je me mets à gaspiller ce bois précieux ? Au-dessous de quelle intensité de désir d'écrire devrais-je m'interdire d'allumer du feu dans mon bureau ? A partir de combien de lignes tracées sur le papier puis-je espérer que le feu ne brûle pas en vain ? Est-ce que la qualité de ces lignes entre en ligne de compte pour le calcul des pertes et profits ?
Je n'aime pas allumer du feu pour rien et pourtant je dois l'allumer pour vérifier si je suis à même de tracer ne serait-ce qu'une ligne.
Quand j'écris, je n'entends pas le feu, je ne le sens pas non plus, au point qu'il m'arrive de le laisser s'éteindre. Mais, quand je ne parviens pas à écrire, j'entends distinctement le brasier manger les bûches l'une après l'autre, au rythme où je les enfourne, et j'ai si chaud que je dois me débarrasser de plusieurs couches de vêtements.
Lorsque, après n'avoir laborieusement rien écrit, je regagne notre chambre, le passage de l'étuve au froid me donne la pénible sensation d'avoir perdu trois fois : mon temps, notre bois et mon huile de bras. Je n'aurai eu que chaud, et même trop chaud, et pour rien. C'est au cours de ces soirées d'épouvantable chaleur que j'attrape tous mes rhumes. Dans ces moments-là, il m'ar­rive de me sentir une locomotive lancée à toute vitesse sur une pente, il m'arrive d'entrevoir ma désagrégation prochaine.
Ce feu-là doit servir, me dis-je souvent, il doit servir, sous peine de m'assé­cher les tripes !

In, « En vie »