Yourcenar_M


 

Penser suppose que l’on s’implique totalement corps et âme et vie, et pour cela, pour échapper au discours commun, pour ne pas être une plume mercenaire, pour être libre, il faut commencer par démissionner, s’arracher au parcours, divorcer, abandonner la musique, se défaire des particularités du sujet, se dénationaliser.

C’est cela la première errance, partir en anachorèse, se mettre à l’écart. L’anachorète est celui qui peut être exempté du fisc parce qu’il n’habite plus le territoire communal ou paroissial. Il s’est ainsi écarté du district.
Socialement, je me sens proche des pensées de Marx, de Hobbes, de Spinoza. Je m’efforce de garder une pensée désillusionnante. La tension que je vois dans le temps, je la vois aussi dans la vie sociale. La guerre entre les hommes et les fauves, entre les classes, entre les nations est là, présente. La politique est la gestion de l’ennemi, pas de l’ami.

Il y a une joie intense de la lucidité. J’en suis le témoin vivant. Il ne faut pas croire qu’on est heureux parce qu’on est drogué. Contempler l’effarant n’est pas un malheur, c’est être pris dans l’effarant qui est un malheur.

Le poète latin Lucrèce écrivait avec une réelle violence : “Rien n’est plus suave que de contempler le naufrage du navire au loin.” La vérité est suave. La pensée irradie le cerveau. Mais le chemin de la lucidité, c’est renoncer à croire qu’on dit vrai.

Interview
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