21378_The_Last_Great_Romantic_Posters


Un couple de futurs amants mar­chait, au milieu de la chaussée, dans une rue piétonne, un peu avant l'heure du dîner. Les couleurs du soir tenaient la ville dans un feu. Sous le fléchissement du soleil, les grands immeubles anciens étaient splendides, les pierres de leurs façades orange comme du fer chauffé. Des jeunes gens, agglutinés par grappes, flânaient, bavar­daient et riaient, se courtisaient. Il res­tait à cet ancien quartier des facultés quelque chose de festif et d'insouciant. Le mois de juin était beau et la chaleur de la journée appesantissait encore l'air.
La femme portait une robe légère et peu décolletée, dont l'encolure disparaissait sous la mousseline de l'écharpe jaune autour de son cou. Sa silhouette et sa démarche indiquaient, avant que ne le fit son visage, qu'elle était une jeune femme ; et autre chose en elle, une aisance, une fluidité, révélait qu'elle n'était plus une jeune fille. Elle avait perdu la gaucherie, cet effarouchement intérieur qui désigne et protège, comme un sceau, la virginité.
A la place de quoi, un plaisir que d'évidence elle prenait à être coquette annonçait qu'elle était une femme qui se tient du côté des hommes. Celui qui l'accompagnait était passé déjà par cet âge incandescent et parvenait à ce moment de la vie où c'est d'abord la jeunesse que l'on remarque, pour vraiment l'admirer, chez ceux qui sont venus sur terre après vous.
Lui-même portait quarante-neuf ans, des cheveux encore blonds et drus, mais des traits qui commençaient à fondre. Il n'était pas beau et ne cherchait pas à le paraître. Ce fait n'était pas un détail : il témoignait combien cet homme avait confiance en lui. Il était vêtu sans attention particulière, d'un costume clair, d'une chemise blan­che boutonnée jusque sous le noeud d'une cravate dépourvue de fantaisie. L'ensemble était froissé, il avait dû transpirer, les brefs élans de la brise qui cherchait des chemins dans la ville ne déplaçaient que des masses d'air chauffé par l'asphalte. On pouvait ainsi deviner qu'il n'était pas retourné chez lui se chan­ger avant ce rendez-vous, contrairement à sa compagne qui avait dû s'apprêter assez longuement.
On savait aussi que ce rendez-vous n'était pas professionnel, ni davantage l'issue familiale de sa jour­née, mais une rencontre galante. Et tout cela, on le comprenait d'emblée en les voyant ensemble.

Ils semblaient enchaîner les pas d'une danse enlevée, marchant vite comme s'ils étaient pressés. Ils ne l'étaient pas le moins du monde. L'envie de sortir de cette foule était ce qui hâtait leur train. Ils se côtoyaient, se séparaient, se retrou­vaient, se quittaient de nouveau, allant et venant afin d'avancer dans l'affluence des passants. Lorsqu'ils se trouvaient d'un côté et d'un autre, lui accélérait le pas pour la rejoindre et ne la quittait pas des yeux, elle, comme s'il n'existait plus et qu'elle eût été seule à s'amuser, gam­badait sur le rebord du trottoir, sautil­lant entre les groupes d'inconnus, à la manière d'une biche, et balançant un minuscule sac à main au bout de son bras. Personne alors n'aurait pu penser que cette allure désinvolte était le dégui­sement d'une crispation, l'expression gracieuse d'un tremblement intérieur, Elle avait terriblement envie de plaire ! Et, comme cela arrive souvent, cette faim féminine escamotait son assurance

Alors, à ce moment du début des choses, sa spontanéité était brisée. Elle cherchait une contenance dès que son compagnon la regardait. Et il la regar­dait sans arrêt. Elle s'était d'abord inquiétée de sa toilette. N'était-elle pas trop ceci ou cela ? Elle voulait être dans le bon ton. Maintenant elle réfléchissait même aux gestes qu'elle faisait. Pour­quoi est-ce que je sautille ? se disait- elle. C'est enfantin. Et elle ne sautilla plus. Il la regardait en souriant. Non pas d'un sourire de courtoisie, d'un sourire de plaisir.
Elle était jolie, pensait-il, il ne s'était pas trompé en la remarquant à l'école, et cette petite robe jaune lui allait rudement bien. Une popeline fine, c'était simple et frais. Il connaissait le nom des étoffes parce qu'il aimait les femmes. Ce qui les intéressait ne l'avait jamais laissé indifférent.
Voilà une jeune personne qui avait vraiment un style, s'était-il dit voyant arriver Pauline Ar­noult. Bien qu'elle fût blonde, ce jaune d'or lui allait à merveille, et le jupon tom­bait parfaitement, au-dessus du genou, elle pouvait se le permettre. Et main­tenant il se félicitait d'être en si belle compagnie. Il était content comme un homme qui a découvert une femme. Il allait s'occuper d'elle. Il admirait ce vi­sage aussi lisse qu'une pierre de lavoir, la peau claire au grain serré. Un de ces visages qui semblent se donner alors qu'ils s'imposent. Non qu'ils se dérobent moins que d'autres, puisqu'un visage se cache si mal, mais bien parce qu'on a le sentiment de les voler. Parce qu'on n'en détache pas les yeux, qu'on exa­gère, qu'on scrute impoliment.
Il ne s'en lassait pas. Il oubliait même qu'il risquait de s'en lasser. Une image l'avait fait passer les frontières de la lucidité et il était en plein moment de béati­tude. Il contemplait le paysage d'une femme. Elle était statuaire, pas forcé­ment par la perfection des traits, mais par l'absence de discontinuité : un vi­sage d'un seul bloc. Ce privilège de la grande jeunesse qui coule un front sans un pli jusqu'aux sourcils, par un trait d'une seule venue dessine un nez régulier jusqu'au-dessus de la bouche, des joues amples et douces dans le plein sous les yeux, sans un frois­sement: comme de la pierre. Et bien sûr la chanceuse n'avait pas idée de cette belle fermeté blanche. Est-ce qu'on apprécie jamais son propre visage ? Tout au plus pouvait-elle se sentir avantagée. Si fragile est l'équilibre de la beauté, si impalpable et inexpli­cable, elle doutait d'elle bien sûr ! et surtout puisqu'elle ne se voyait pas.
Elle n'observait que des effets qui la faisaient sourire. On apercevait alors ses dents, dont les deux de devant étaient très écartées, les dents du bon­heur, on le lui disait souvent, c'était une manière de parler d'elle, de lui dire sans trop se dévoiler qu'on la regardait beaucoup. Elle rougissait quand vraiment c'était trop de regards, et continuait d'aimanter la contempla­tion, malgré ses grands yeux bleus qui ne lui donnaient pas toujours un air intelligent.

Ils sortirent de la cohue des rues pié­tonnes et se réunirent définitivement. A mesure qu'ils marchaient, l'espace qui les séparait se réduisait, et le haut de leurs bras finit par s'effleurer. Il sentait le parfum d'été qu'elle portait, une sen­teur un peu vanillée. Il s'était sciem­ment rapproché. Une force le poussait vers la jeune femme. Quelle réaction aurait-elle ? Il n'aurait pas su le prédire. Il ne la connaissait pas assez. Mais elle était venue... Elle n'était donc pas si farouche.
Il poursuivit sa manoeuvre. Elle n'entreprenait pas un geste pour faire cesser le contact. Que pouvait-elle bien penser ? Il l'épiait, mais moins qu'il ne l'admirait. Il la regardait sans arrêt.
Bien qu'elle n'eût pas une fois détourné les yeux vers lui, elle pouvait sentir le poids de ce regard. Elle savait qu'il l'observait, et elle continuait de marcher comme si elle ne remarquait rien. Il était joueur, il restait contre elle délibérément, et elle ne bougeait pas plus que s'il n'avait pas existé ! C'était une sacrée tri­cheuse à ce moment, mais une tricheuse perturbée ! Il le percevait.
Elle était trou­blée par ce regard si proche et faisait mine de ne pas l'être. En somme il y a toujours une manière de nier que des choses se passent. Quels jeux ! pensa-t-il.
Ne connaissait-il pas ces jeux par coeur ? Cette fois, croyait-il, quelque chose était différent. Il devenait romantique. Il res­sentait un intense plaisir à ce frôlement de rien du tout, une fierté de gamin à marcher à côté d'une femme ravissante que les hommes regardaient. Il le décou­vrait quand il détournait les yeux de sa voisine. Alors il observait l'affluence bigarrée de ces gens qui se prome­naient, qui n'étaient pour lui à cet ins­tant qu'un grand mouvement autour de son désir, qu'une transhumance ano­nyme au coeur de quoi il poursuivait une image.

Ils étaient exactement de la même taille (elle très grande et lui plutôt petit chez les hommes) et l'ondulation de leurs épaules dans la marche était rythmée. La fémi­nine finesse jaune et la silhouette sombre, qui constamment se tournait vers le jaune et la finesse, formaient, sans que l'on sût comment, un ensemble assorti et comme familier, une manière de couple harmo­nieux.
Ils marchaient ensemble, ils se considéraient en silence, ils en éprou­vaient un plaisir qui les faisait sourire. Et cependant chacun ne renfermait pour l'autre que les secrets et l'habituelle étran­geté d'autrui. Gilles André et Pauline Arnoult s'étaient tout juste parlé deux ou trois fois ; ils ne se connaissaient pour ainsi dire pas. Un excès d'élan dans leur maintien, une jubilation contenue mais sensible, une manière d'extravagance dans quelques gestes, la promptitude d'un regard qui se détourne, l'ampleur d'un mouvement, une atmosphère d'enivre­ment, quelque chose d'appesanti et de hanté, débordait d'eux pour le dire. Ils se tenaient ensemble à l'orée du plaisir. On ne pouvait les prendre pour des époux.Et ce pourquoi on les tenait aussitôt pour des amants qu'ils n'étaient pas non plus était aussi obscur à expliquer qu'évident à percevoir.

C'était un devenir. Un futur implaca­ble leur était échu. Qu'ils résistent, qu'ils lâchent prise, ils allaient s'y engouffrer. Ils tremblaient au seuil de l'intimité. Ils tremblaient parce qu'ils savaient.
Ils étaient ensemble la proie d'un destin amoureux, et peut-être le plus étrange n'était-il pas ce destin lui-même, mais cette connaissance qu'ils en avaient, et la façon dont, pour ce destin-là, la pres­cience ne leur servait à rien. Un enchan­tement les tenait enfermés dans le secret de leur rencontre, dans ce côtoiement inéluctable, et dans leur liberté. Une tur­bulence les précipitait l'un vers l'autre. Quelle sorte de vie s'étaient-ils faite avant cette fatalité ? Sans se le deman­der, l'inclination créait un trouble qui pouvait les épanouir ou les détruire.
Cet élan secret était perceptible de l'ex­térieur. Cela rayonnait et tintinnabulait tout autour d'eux, en rires et sourires. Leur prudence aurait dû s'en effrayer si elle n'avait été balayée. Que pensait-on exactement en les voyant ? On pensait qu'ils étaient amants, ou que, s'ils ne l’étaient pas encore, c’était imminent. C’était imminent.

 

In "La conversation amoureuse"
Vettriano, "Romantic embracing"