Priscillia_et_Vanessa_Mathieu_Pernot


On réinventa des manières de compter : la commune dépassait-elle le seuil des cinq mille habitants (ce qui obligeait à créer une aire d'accueil) ? Et quand bien même cela serait, combien de temps pouvait-on demeurer sur une aire d'accueil ? Dans ce jeu d'intérêts électoraux, d'irrespect et de honte, de lâcheté et de vertu, une assistante sociale fut envoyée. Il y avait là des enfants non scolarisés, des familles sans moyens d'existence, le terrain était un bour­bier sans infrastructure. Angéline res­tait assise, le menton dans les genoux qu'elle ne levait que pour cracher dans le feu. Venue trop tôt le matin, l'assis­tante sociale trouva porte close. Elle revint un après-midi, parla à la vieille immobile (qui ne prononça pas un mot), aperçut les silhouettes des parents qui observaient derrière leurs vitres. Elle ren­dit compte à la mairie. Les Gitans, disait- elle, c'est très spécial, c'est autre chose.

Une femme pourtant venait chaque semaine. Elle connaissait les Gitans depuis près d'une année sans avoir vaincu leur sauvagerie. C'était la res­ponsable d'une bibliothèque. Elle pensait que les livres sont nécessaires comme le gîte et le couvert. Elle s'appelait Esther Duvaux..

Esther Duvaux avait été infirmière pen­dant dix ans avant de devenir bibliothé­caire. L'accompagnement des mourants, par lequel elle avait fini sa première carrière, avait donné la mesure de son courage et de sa douceur. Cette expé­rience ne l'avait pas endurcie, un rien lui tirait des yeux une rivière : elle avait le don des larmes. Pourtant cette tonalité primordiale s'accompagnait chez elle d'une vitalité fervente. Elle mettait en oeuvre ce que d'autres eus­sent jugé utopique. Si jamais gadjé pou­vait gagner la confiance de la vieille (ce dont il est possible de douter), elle était celle-là.

Elle n'était pas venue vers les Gitans par pitié. Elle était venue avec un pro­jet. On aurait dit que c'était elle qui avait besoin d'eux. Angéline l'avait deviné. Sacrée fille ! avait-elle pensé, tu n'as pas peur de venir me parler. Mais elle n'avait rien dit. Elle avait écouté la jeune femme se recommander de cou­sins d'Angéline qui habitaient une ban­lieue voisine. La vieille hochait la tête : Oui elle les connaissait. Esther expli­quait en quoi consistait son idée : elle lirait des histoires aux enfants qui ne disposaient pas de livres chez eux. La vieille faisait la moue. Sa dignité n'ai­mait pas se laisser dire qu'elle manquait de quelque chose, même si elle savait que c'était vrai (des livres, elle n'en avait jamais eu). Tu donnes les livres ? demanda la vieille. Non, dit Esther, je les lis et je les rapporte où je les ai empruntés.
Esther répondait à toutes les questions. Son visage commençait juste à cesser d'être lisse. La perspica­cité de la vieille traversait cette enve­loppe qui prenait de l'âge. Pourquoi tu fais ça ? dit Angéline. Je crois que la vie a besoin des livres, dit Esther, je crois que la vie ne suffit pas. La vieille secoua la tête. J'allons réfléchir, dit- elle. Un agacement lui était venu (sans qu'il fût possible d'en déceler la raison). Esther prit congé. Je ne veux pas vous déranger davantage, dit-elle. Bien plus tard la vieille n'avait pas encore fini sa réflexion : Esther était venue chaque semaine pendant une année. Les enfants l'observaient. Ils riaient, comme chaque fois que leur grand-mère impression­nait un étranger.

Puis ils furent expulsés, l'hôtel muré, et ils se stationnèrent sur le potager. Esther suivait leur trace. Elle vint au camp le mois de leur installation, à la fin de septembre. Tu es encore là toi, dit la vieille. Tu vois comment on vit maintenant, fit-elle en désignant les caravanes dispersées dans la terre meuble. Esther regarda autour d'elle. Va voir les enfants, concéda la vieille avec humeur, ils feront comme ils veu­lent. Elle avait craché dans le feu en jurant : Gadjé !

Les petits Gitans cou­raient autour du pommier. Bonjour, dit Esther. Les filles marmonnèrent, les garçons s'en allèrent en courant. Aimes- tu les histoires ? demanda Esther à la plus grande (qui s'appelait Anita). Mais la fillette ne répondit pas. Tu me connais, disait Esther, je viens parler avec votre grand-mère depuis long­temps. Que diriez-vous si je vous lisais une histoire ? Elle n'eut pas de réponse (évidemment). Trois petites filles la regardaient des pieds à la tête et elle aperçut l'un des garçons qui lui tirait la langue. Mais elle se dirigea vers sa voi­ture et sortit du coffre des affaires. Elle étendit une couverture au pied du pommier. Les yeux noirs des enfants se tournèrent un instant vers la vieille. Angéline fit un signe incompréhen­sible. Esther fouilla dans un grand car­ton plein de livres. Les petits s'assirent les uns après les autres à côté d'elle. Elle ne comptait que sur le pouvoir des livres pour les apprivoiser.
Elle lut ce qui était écrit sur la couverture d'un grand livre : Le Voyage de Babar. Les enfants se poussaient pour regarder l'illustration. J'ai pas vu ! s'écria Anita, lorsque Esther ouvrit le livre croyant que tout le monde avait regardé. Esther montra à nouveau ce dessin : deux éléphants portant des couronnes agi­tent des mouchoirs avec leurs trompes tandis qu'une nacelle portée par un bal­lon jaune s'élève dans le ciel. Puis elle tourna deux pages en répétant le titre, et commença à lire. "Babar le jeune roi des éléphants et sa femme la reine Céleste viennent de partir en ballon pour faire leur voyage de noces..." Les enfants étaient muets. Esther tourna la page. "Le pays des éléphants est loin maintenant", continua-t-elle. Elle lut sans s'interrompre. Ils avaient cessé de l'observer et regardaient les images. L'immense mer bleue. Un paquebot. Un grand port. Le cirque Fernando. "Nous mangeons du foin comme des ânes. La porte est fermée à clef. J'en ai assez je vais tout casser ! crie Babar en colère. Tais-toi, je t'en prie, dit Céleste." Esther imitait la grosse voix du mari et la petite flûte d'une épouse qui apaise. Les enfants étaient attentifs. Cette his­toire de pétard attaché à la queue était amusante. Ils rirent tout en étant gênés de rire d'une chose sans réalité. Ils com­mencèrent à se tortiller tandis qu'Es­ther lisait la dernière page. Elle referma le livre. Voilà, dit-elle, c'est fini ! Ils sau­tèrent sur leurs pieds. Elle n'eut pas le temps de demander Avez-vous aimé cette histoire ? ils couraient déjà. Je reviendrai mercredi prochain, dit Esther. La vieille tourna son bâton dans le feu. Si Dieu veut, dit-elle sans regarder Esther, tu reviendras.
[…]

Esther revint le mercredi suivant à la même heure…

…Cela ne vous ennuie pas ? demanda Esther. Pouf ! fit la vieille. Son visage — hor­mis sa couleur dorée — semblait une pleine lune. Tu te débrouilles avec eux, dit-elle en montrant les enfants. Vou­lez-vous une autre histoire du roi des éléphants ? leur demanda Esther. Anita et Sandro approuvèrent de la tête, les autres se cachaient dans les jupes de la vieille.

Esther étendit la couverture sur le trottoir (un étroit rebord de bitume séparait la rue de la terre du potager). Ils s'assirent en se battant un peu, se pous­sant du coude, disant Je vois pas, partant de l'autre côté, essayant de se rasseoir plus près. Elle les installa, les petits à côté d'elle, les grands juste derrière. Et elle commença à raconter l'enfance de Babar. Elle lut comme jamais elle ne l'avait fait, même pour ses garçons : elle lut comme si cela pouvait tout changer. "Dans la grande forêt un petit éléphant est né. Il s'appelle Babar. Sa maman l'aime beaucoup. Pour l'endormir elle le berce avec sa trompe en chantant tout doucement." Ça doit être mignon, dit l'une des fillettes. Très mignon, con­firma Esther en souriant avant de repren­dre. Entre deux pages elle apercevait les visages sérieux des enfants. Ils étaient concentrés, inatteignables. Elle lut avec de la tendresse pour eux et de la foi dans les histoires. Et elle n'avait ni crainte ni question, est-ce que c'était artificiel, utile, naïf, stupide, de venir ainsi, sans prévenir, sans demander, pour lire des histoires à des enfants. Un élan la portait, elle lisait en mettant le ton, sans être jamais fatiguée de le mettre, sans se presser de finir comme elle faisait parfois quand elle couchait ses garçons. Elle lisait et le reste atten­dait. Le monde était évanoui, et morte ainsi sa dureté, et le froid des jours d'automne oublié lui aussi. D'ailleurs il se mit à pleuvoir quelques gouttes et personne ne bougea. Elle lut le livre jusqu'à la fin, et ce jour-là les enfants repartirent en criant des mercis. Esther apercevait les silhouettes des mères derrière les vitres des caravanes vers lesquelles ils couraient.

In, « Grâce et dénuement »
Photo "Priscillia et Vanessa", Mathieu Pernot