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Telle une araignée noire au centre de sa toile, Joë Bousquet attendait au centre de sa chambre. Au milieu des vapeurs d'opium et des parfums que de belles visiteuses avaient laissé s'évaporer, il était là gisant, guettant les bruits du monde, et échangeant des lettres avec ceux qui marchent. Lui colonne vertébrale brisée il pouvait sentir physiquement en lui la terre tourner, alors que les bien-portants n'y prenaient garde.

Dans cette maison de la rue de Verdun à Carcassonne, cette maison aux volets toujours clos, il y avait son lit immense avec le coussin réceptacle de son corps, un petit guéridon rond plein de médicaments, une table pour les manuscrits et la bibliothèque basse. Quelques tableaux et des lampes toujours allumées. De 1925 à sa mort le soleil n'est jamais entré dans cette chambre, quelques amis et amies, oui. Cette chambre est maintenant un musée "La maison des mémoires".
Joë Bousquet reste une de nos espérances.

Dans cette chambre, parfois Jardin des Oliviers, parfois cénacle des courages et des combats contre la médiocrité du monde, parfois boudoir, il était là, merveilleux gisant. Cette chambre "à la fois coquille et son hôte"était sa peau nouvelle, sa mappemonde d'imaginaire, sa furieuse tanière…

source : les travaux d’Alain Freixe

Carcassonne.
Dimanche, 1938

Ma chérie,

 Il y avait dans ta dernière lettre un passage providentiel, celui qui faisait appel à ma fran­chise. Il répondait merveilleusement à un besoin que j'ai de mettre beaucoup de lumière entre nous.

Écoute-moi bien. En arrivant ici, j'ai changé ma vie. Je t'aime trop pour supporter avec une autre femme une conversation équivoque. Or, il est vrai que les femmes viennent à moi ou m'écrivent. A priori, cela ne doit pas t'effrayer, au contraire. C'est si les femmes me délaissaient que tu devrais craindre de la part de ma sensibilité une réaction un peu vive devant une aventure exceptionnelle. Or, je connais trop les femmes, je sais trop bien les interroger, je vois trop bien en elles pour être jamais pris au piège d'une curiosité. Mon amour pour toi en même temps qu'il m'était révélation de ta nature exceptionnelle, constituait un refuge contre toutes les femmes. De là ma décision de me rendre inabordable de plus en plus. Et le hasard a bien fait les choses. Les faits allaient adminis­trer la preuve que j'étais bien inspiré par mon amour pour toi. On aurait dit que dans ma transformation le réel lui-même s'était organisé pour être confondu... Suivent quelques faits que j'aurai la joie de te raconter de vive voix.

Il y a eu d'autres faits que je te dirai et où les femmes apparaissent comme si, à travers moi, c'était ta volonté qui les menait.

Puis, il y a des lettres que je n'ouvre même pas.

Mais, Germaine, ancre-toi bien cette vérité dans l'esprit : Voilà, sous mes yeux ma chambre toute nue à minuit, dans ses couleurs, son clair-obscur, son silence un peu chaud. Elle s'éclaire d'une lumière qui est dans mon coeur et ainsi, ses coins les plus bleus frissonnent comme de la chair. Il y a des fleurs sur les meubles qui veillent avec moi, pas d'autre nudité, avec celle de mes mains, de mes pensées, de mes aveux. C'est comme le dedans d'une coupe d'or consacrée où je ne boirai jamais qu'une seule eau de source, une eau de roche fraîche comme un cri d'enfant. Comprends que je suis dans l'émerveillement d'un homme qui vit son rêve, que je vois sous les traits de l'amour, une sorte d'épiphanie féerique qui n'a pris que par hasard les apparences de la vie — comme pour me révéler que la qualité avait sa part dans l'éclo­sion de ce qui est poésie de la poésie. Ce que je vis dans mon amour pour toi, c'est dans son essence que je le veux obtenir; et comme la vie nous le déguise des vêtements ordinaires de la passion, je veux qu'il puise en moi, dans ma pureté, l'éclat dont il doit se revêtir pour être unique. Comme, dans un tableau, un peintre purifie la couleur de la forme qu'il met au centre de la composition en agissant sur toutes les teintes qui lui font cor­tège, ainsi, de toutes mes silencieuses et chastes rêveries, je creuse dans ma chambre un lit à ta rayonnante présence.
C'est une expérience unique que je vis. Tu n'entreras pas dans un apparte­ment, mais dans une lumière; et je parfais lente­ment le scintillement dont tu seras l'étoile. La chambre où je vis est si imprégnée de songe qu'il n'y a que dans mon coeur une route pour y entrer. Je regarde tout autour de moi, je demeure attentif au plein silence qui soulève la maison, sur les eaux de la nuit, et ma vie tout entière s'inter­rompt, se voit, s'interroge : Sous quelle forme m'apparaîtras-tu, confondant toute notion reçue, pour que, sur ta chair innocente, la pensée de mes yeux soit la pensée de mon cœur ? Question illimitée à laquelle notre amour ne répondra qu'en précipitant dans l'oubli tout ce que la vie peut tirer de son sein. Tu seras mon enfant. Il y aura, dans les limites de cette chambre, tous les sentiers où mes rêves disaient que je t'aurais rencontrée, nue dans la neige une nuit de Noël, Miauline, comme je te nommais dans mon premier conte, il y a quinze ans, la Fiancée du Vent, car tu verras que c'est ce conte que nous vivons, tout conçu dans la soli­tude et comme un appel auquel il n'est qu'enfin répondu.

Je t'embrasse, je suis à toi de toute mon âme, pour toujours.

In, "Lettres à Poisson d'Or"