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Si on n’est pas prêt à courir ce risque de voir ne plus tenir et de sentir passer (mourir) sous le vent du souffle expressif, non pas le monde mais les représentations que nous nous en faisons, qui nous lient à lui et nous lient entre nous, si on ne veut pas tenter cette chance de respirer un peu, parfois (dans l’instant exact du poème) dans un espace un peu plus libre, un peu moins a priori dessiné et colorié - alors mieux vaut ne pas faire poète. (C.P.)

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La poésie se dit dans un souffle, c’est-à-dire dans ce qui souffle devant nous les figures du monde : les pulvérise, en défait les contours codés, les remet en jeu et en vie comme mouvement d’apparition. C’est donc peu de chose : "Un souffle autour de rien", dit Rilke ; "Emanations, explosions", disait, plus grinçant, l’ultime Rimbaud pétomane. Mais c’est tout, aussi : c’est incarner la langue dans l’intranquillité du corps qui forme ce souffle et se forme, re-né, ré-animé, en lui. Forcément, ça n’a pas lieu beaucoup, ni longtemps. Petits coups de liberté sporadique, bols d’air parcimonieux dans l’asphyxie des langues que l’usage communautaire ("l’universel reportage") pollue.

Comment souffle ce souffle ? Il souffle d’abord au rythme d’une sorte de course de vitesse contre la fermeture stabilisée des significations : je trace un mot, son signifié, implacablement, tend à le recouvrir - et le chromo du monde se reconstitue ; j’en trace deux : de la phrase se forme, obstinément affairée à bloquer le phrasé. Mais il souffle tout autant dans une course contre cet évincement radical des représentations (du sens en formation) que serait l’adhésion de la forme à elle-même : je pose un son syllabique, l’écho répond - et une musicalité imbécile vient ronronner à la place du défi contradictoire des figures et des affects ; je formalise une scansion - et le métronome prosodique vient tout idiotement mécaniser. Le souffle est une sorte de produit anti-coagulant. Sauf qu’il n’est pas (il ne s’agit pas, évidemment, "d’inspiration"). On dit souffle un peu paresseusement, par métaphore météorologique (la salubrité du vent) ou habitude culturelle (le poète comme trou par où souffle le dieu taquin). Le souffle dont je parle ne consiste que dans un ne-pas, dans une résistance (à la coagulation de la forme et du sens), dans une hésitation systématique, dans un évidement négatif.

Rien de plus concret, cependant : on traite un matériau (la langue), on fait avec - c’est-à-dire qu’on tient compte du signifiant, pas si compliqué. On travaille les tempos non figuratifs de la langue (le signifiant phonique et ses engrenages allitérés, la lettre comme emblème graphique, le nombre qui norme les portées rythmiques...). Avec ça on fait des ondes (des mouvements syllabiques corpusculaires), un phrasé abstrait (une musique ? - soit, mais pas une harmonie, plutôt une structure comptée - comme au temps où Musique et Mathématiques allaient ensemble dans les enseignements). Ce que j’appelle "voix", c’est cette ondulation, la portée de l’onde, son hésitation méthodique, sa négativité. Si "l’allitération nécessite la voix", c’est cette voix-là, internée, silencieuse, pas spécialement "physique". Pas besoin que ça fasse du bruit (que ce soit sonore). Pas besoin de rompre le silence de l’écrit. Pas besoin que ça fasse corps anatomique, voire scénique. Ce n’est pas d’abord de ça qu’il s’agit (mais ça, l’incarnation vocale, physique, scénique, ça peut être une façon démonstrative d’exposer les enjeux). Il y a de la voix partout où il y a vraiment style (Racine aussi bien que Céline, Mallarmé comme Artaud, Verlaine ou Celan pas moins que Schwitters ou Bernard Heidsieck : impossible de les lire si on n’entend pas le creusement de la voix qui emporte chez eux la nuée des figures, des images, des pensées). Le tout est que ça ondule entre pur hors-sens (musicalité et rythmique) et sens formé (mimesis et expressivité) - et que ça étonne, anime et efface : que ça souffle ce quelque chose d’impur et de déformé qui est ce par quoi la poésie au bout du compte, quand même, nous (in)forme du monde. [...]

Interview "Christian Prigent en particulier"
avec Henry Castanet, psychanalyste et directeur d'"Il Particolare"
Calligraphie "Aleph"