prisonnier_des_limbes

                                                                                                                     Photo b.boukerma

« Des mots à la place des bras », dit cet homme allongé. La femme qui l'écoute est cer­tainement douée pour être une mère sans cesser d'être une femme et l'homme désireux de trouver une enfance qu'il n'a pas connue. La sienne ne fut pas à proprement parler malheureuse mais triste, confinée dans une solitude impuissante à modifier quoi que ce soit, à commencer par le vi­sage tourmenté de sa mère qui lui paraissait tou­jours dans l'attente d'autre chose ou dans un souci dont l'objet échappait à l'enfant.
L 'homme parle mais sa parole ne peut jamais trouver un point d'arrêt ou partir dans une autre direction. C'est une parole active mais vaine.
Alors il tombe dans le silence comme s'il tombait dans le vide.
L'enfant des limbes est privé de mots et dé­pourvu de bras qui le portent.

Et moi, que fais-je d'autre, en déposant tous ces mots sur des pages blanches, que de cher­cher à écrire quelque chose qui se tienne ? La plume qui avance et laisse venir des pensées in­certaines, comme les premiers pas, me tiendrait-­elle lieu de bras qui me portent sans me tenir enserré et m'empêchent, pour un temps, dans la fragile assurance qu'ils me donnent, de chuter dans le vide ou de m'éparpiller en mille morceaux ? Ecrire, aimer, rêver, autant de tentatives pour être porté hors de soi dans une déposses­sion inquiétante, heureuse parfois. Aimer écrire, écrire comme on rêve pour être entraîné par un mouvement, refuser de rester sur place et don­ner chair à ce qui n'était jusqu'alors qu'attente vague et que fantômes près de s'évanouir. Quit­ter le lieu des limbes sans jamais rompre avec lui car c'est de là que je viens, c'est là que je re­viendrai.

« C’est ici le séjour des ombres, du sommeil et de la nuit endormeuse[…].
Tout de suite, on entend des voix, un im­mense vagissement, les âmes des enfants qui pleurent: au premier seuil de l'âge, exclus de la douceur de vivre, un jour sombre les emporta, disparus avant la saison, dans la tombe. »

(Virgile, L'Enéide, livre VI, vers 390 et 426-430)


in "L’enfant des limbes"
Photo b.boukerma, "Prisonnier des limbes"