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Gauche et droite.

L'histoire des mots nous révèle la persistance dans la langue de tendances assez irrationnelles qui introduisent dans le vocabulaire des nuances de mépris ou même de superstition. Les termes désignant le côté gauche ou la main gauche sont, à cet égard, révélateurs.
Les Anciens admettaient que le vol des oiseaux vers la gauche était un signe néfaste ; le résultat est que les mots désignant la gauche devenaient aussitôt défavorables.

Pour conjurer cette tendance, les Grecs avaient inventé des mots le plus possible chargés de valeurs favorables : pour dire gauche, ils avaient un mot signifiant « au bon renom » (euonumos) et un autre mot dont Pierre Chantraine remarquait avec amusement qu'il était le comparatif d'un superlatif : il signifiait « supérieurement excellent » (aristeros).

Mais rien n'y a fait. La même croyance s'est transmise en latin ; et elle ne semble pas tout à fait absente du vocabulaire français, alors que les augures et les devins n'existent plus.

C'est ainsi que le mot désignant la gauche, senestre, du latin sinister, a brusquement disparu vers le xve siècle, sans que l'on sache pourquoi : ne serait-ce pas de la même manière qu'ont disparu, en grec, les mots désignant la gauche et devenus défavorables ?

Après tout, le mot senestre se reconnaît dans notre sinistre ; et, si dans une langue comme l'italien, le mot sinistra désigne honnêtement la gauche, le mot français sinistre a pris bientôt une valeur entièrement défavorable : il a signifié « fâcheux », « terrifiant », peut-être même « de mauvais augure ». Un bruit sinistre ou bien une lueur sinistre sont à la fois tristes à percevoir et sources de fâcheux pressentiments. La tendance ancienne se glisse doucement dans notre emploi des mots.

Quoi qu'il en soit, le mot s'est effacé au profit d'un autre qui n'était ni grec ni latin, et qui est notre gauche. À l'origine, ce terme n'est pas très favorable : il signifiait « de travers », donc « maladroit ». Ce sens se retrouve nettement dans le verbe gauchir qui signifie « aller de travers, déformer » ; de même encore, une gaucherie est un défaut, contrairement à la dextérité. Dans l'ensemble, tout ce qui désigne notre gauche est tenu pour inférieur à l'autre côté.

A priori, il n'y a là rien de bien fâcheux ni de bien étonnant ; je dois d'ailleurs rappeler tout de suite que le mot n'a nullement cette valeur péjorative quand il s'agit d'indiquer une simple orientation, une position relative ou bien une direction. Et, bien entendu, il faut préciser qu'il en va de même quand il s'agit de politique : il désigne alors seulement les partis qui siègent à la gauche du président.

Mais attention ! L'évolution risque d'accentuer la nuance défavorable, quand elle existe ; et des expressions familières en fournissent bien des preuves.

Un mariage de la main gauche s'employait à l'origine pour un mariage qui ne conférait pas à l'épouse la noblesse de l'époux ; c'était déjà moins bien ! Et, dans la langue moderne, un mariage de la main gauche ou des enfants de la main gauche désignent une union libre ou des enfants naturels.

Mettre de l'argent à gauche signifie le mettre de côté, c'est-à-dire le dissimuler et bientôt le détourner ! Se lever du pied gauche signifie être mal à l'aise et de mauvaise humeur, mais bientôt une nuance s'y ajoute : on s'attend à une mauvaise journée. Comme on le voit, on retrouve l'attente, la superstition des origines.

Je m'arrêterai sur cet exemple : on pourrait ajouter d'autres expressions, dont le sens est plus évident comme passer l'arme à gauche, c'est-à-dire mourir, mais je voulais seulement attirer l'attention sur ces glissements furtifs qui s'opèrent dans notre langue. Ne tombons pas pour autant dans la « sinistrose » !

Février 2003

In, "Dans le jardin des mots"
Graphisme Joël Guenoun, in "Les mots ont des visages"