la_mort_fille_joseph_beuys_1959


Ne meurs pas maintenant on nous regarde

Antero. Antero. Antero. Ne t'endors pas ici sur l'esplanade Antero, garde les yeux ouverts, ne glisse pas de ta chaise, admire les jolis bateaux sur le Tage, regarde les mouettes, tu as toujours tellement aimé les mouettes Antero, bois donc ta bière avant qu'elle ne soit tiède, tiens-toi droit, ne fais donc pas cette tête, si tu ne voulais pas venir te promener à Algés pourquoi ne pas m'avoir dit ce matin, pourquoi ne pas t'être tourné vers moi
— Je sais que c'est dimanche mais je n'ai pas envie d'aller à Algés
     et on n'en parlait plus, nous serions restés à regar­der pousser la plante du salon comme tous les jours depuis que nous sommes à la retraite, jamais je ne discute avec toi n'est-ce pas, jamais je ne proteste, tu as acheté cet horrible canapé et je n'ai pas bronché, tu as retiré de la commode la photo de ma soeur et je n'ai pas dit un mot, je ne comprends pas ce que tu avais contre ma soeur, à chaque fois qu'elle nous ren­dait visite tu te mettais à serrer les dents, à souffler, à tripoter les bibelots, ne penche pas ta tête en avant tu vas renverser ta bière, ne mets pas ton coude dans cette coupelle de lupins, ne te fiche pas de moi Antero, tu as toujours été quelqu'un de sérieux, ça fait des lustres que je ne t'ai pas entendu rire, alors ne commence pas à faire le clown devant tout ce monde, c'est ridicule Antero, nettoie plutôt ce filet de bave à ton menton, ne- crache pas ton dentier voyons, ne me force pas à te le remettre dans la bouche, des dents d'une régularité sans pareille, toutes blanches, lorsque tu les enlèves le soir pour les laver tu sembles diminué, mais lorsque tu les replaces sur tes gencives tu fais plaisir à voir, tu me rappelles un roi avec couronne et tout, fais donc attention à ce dentier Antero ça coûte une fortune, et ne te penche pas tant vers la dame de la table voi­sine, son mari va le remarquer, quand je vois toutes ces mouettes que tu ignores Antero, tous ces bateaux, le train de Lisbonne là-bas qui siffle et tout, une belle journée, et n'était cet enfant qui braille dans sa poussette, on serait au calme sur cette espla­nade Antero, si c'est ce gosse qui te met dans cet état nous pouvons tout de suite changer de table, il nous suffit de prendre ta bière, tes lupins, mon jus de fruit, mon flan à la crème et d'aller plus loin Antero, ne sois pas si pâle, arrête de trembler, ne sursaute pas comme ça, parle-moi, je veux bien ran­ger ton dentier dans ma pochette c'est entendu, mais parle-moi Antero, ça ne me dérange pas de te voir sans dentier si tu parles, vois comme les gens nous regardent, vise cette dame qui appelle du coude son mari en nous pointant de sa tartine Antero, toi qui n'as jamais aimé l'ostentation. Antero, que se passe- t-il, toi qui exigeais que je porte mon gilet de laine sur mes décolletés

- Qu'est-ce que ce dévergondage Maria Emilia ?
     toi qui exigeais que je baisse ma jupe sur mes genoux quand je croisais les jambes
     - Tu te crois au cirque Maria Emilia ?
      toi qui, quand j'étais allé chez le coiffeur pour teindre mes mèches grises, exigeais que j'y retourne le matin suivant
     - C'est carnaval Maria Emilia ?
     et voilà que c'est toi qui attires à présent l'atten­tion, qui glisses de ta chaise comme un gosse, qui fais des bulles roses avec ta bouche, je pourrais te gronder, je pourrais perdre la tête

- Tu te crois au cirque Antero ?
      mais je n'en fais rien, je me conduis comme il faut, je ne te fais pas de scène, je te demande seule­ment de te tenir droit, rien d'autre, je te demande seulement de me parler, de ravaler ta salive, ne laisse pas traîner tes doigts par terre c'est sale, c'est plein de mégots, d'épluchures, de fientes de pigeons, de papiers Antero, tu te sens bien n'est-ce pas, tu ne vas pas mourir hein, ne meurs pas maintenant, ce serait une honte on nous regarde, je ne peux pas dire au serveur

- Excusez-moi monsieur mais mon mari est mort

attends au moins que nous soyons à la maison où tu t'éteindras si tu veux, mais pas ici Antero, ça fait mauvais genre, quelle honte, si tu veux mourir fais-le sérieusement comme tout le monde, en gémissant à l'hôpital, avec des radios des analyses des médecins, imagine notre voisine du dessus

— Monsieur Antero est mort sur l'esplanade le nez dans des lupins, je ne vous dis que ça

dis-moi donc si tu aimerais qu'on raconte la même chose de moi, le nez dans un flan à la crème, je ne vous dis que ça,

imagine le tableau Antero, un ancien chef de ser­vice le nez dans les lupins, lève-toi, lève-toi immé­diatement, fais-moi le plaisir de te lever, d'attendre que nous soyons à la maison, il y a des bus toutes les dix minutes, ce n'est pas la mer à boire, après tu pourras enlever ta veste, déboutonner ton col, te mettre à l'aise pendant que je réchaufferai le dîner, plus personne ne te dira rien.

In, « Dormir accompagné »

Dessin  Joseph Beuys
Cette oeuvre a été exécutée en 1959 sur une enveloppe postale qui porte dans le coin gauche le cachet d'une organisation internationale d'ancien déportés d'Auschwitz. La façon dont l'artiste a travaillé donne l'impression que les personnages sont des ombres en voie de disparaître.