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Les draps blancs

L'amour est blanc parce qu'il est la somme de toutes les couleurs, parce qu'il est la gomme qui m'efface, m'épelle et fait valser l'alphabet de mon identité, parce qu'il est le trou au travers de mon corps, le cerceau par où le jour entre et sort, bondit et se propage en rugissant dans ma chair nue.

L'amour est blanc comme la nuit, l'aube entre parenthèses, les pointes des parenthèses tendues pour se rejoindre, tracer l'oeil aveugle du voyant. L'amour est blanc comme le premier lange de la vie, et son linceul recommencé, la robe des communiants et la couronne de fleurs sur la tête des vierges qu'on mène à la déflo­ration, l'amour est blanc comme la chemise de l'homme que je veux, les draps entre lesquels je l'imagine, car de n'importe quelle couleur les draps sont toujours blancs, où dansent nos corps en ombres chinoises, les draps sont blancs comme les pages tissées de toute éternité par les fileuses de destins, blancs comme l'écume laissée sur la plage, et la crête des vagues quand au matin on les secoue sur l'île désertée du lit.

Les draps sont blancs parce que si longtemps les femmes les ont empilés dans de sombres armoires comme une lumière secrète, parce que je les ai vus étendus par terre au soleil comme des offrandes, où ils étaient l'image même de l'Amour couché sous le Ciel, ouvert, extasié sous le poids du divin dans l'herbe scintillante des prés.

L'époque est sombre et j'ai envie de lumière, de vies tissées d'envies de vivre, de désirs solides et joyeux, je veux des choses concrètes, ancien­nes et humaines, comme les rêves, la pensée, la musique, la danse, les livres et le plaisir. Je veux de l'amour.

In, "Politique de l'amour"
Photo Solomon Gursky (flickr)