Mur_jaune___Delft___Vermeer


Un bon tableau, dans un premier temps, nous désapprend la parole et nous réapprend à voir. A soupeser, à placer, à distinguer à l'oeil nu le grenu du fibreux, le mat du semi-mat, le dépoli du translucide ; à faire résonner au fond de soi la silencieuse intensité d'un outremer, le jeu changeant des rayons lumineux sur une surface vernissée, et le glacis flamand fait pour la semi-obscurité d'un intérieur d’hiver n'est pas le satiné vénitien de ces palais aux baies ouvertes sur le large été.
Bonnard s'amusait, on comprend pourquoi, que « la peinture n'ait jamais inspiré les hommes de lettres ». Négligence, défaut de ceux qui ne lisent pas. Negloptence, défaut de ceux qui, à trop lire et écrire, négligent le voir. Il y a quelque chose de profondément subversif à ne rien vouloir exprimer. Et par là même, à tirer tout un cha­cun de son sommeil sensoriel en déstabilisant ses ha­bitudes et ses attentes. On comprend la joie d'un Soulages à se taire. Elle nous force à réfléchir — en décrassant nos miroirs.

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 L'oeil s'éduque par les mots — les noms de couleurs, une bonne palette de substantifs, nous entraînent à mieux discriminer entre les tons. Les bons poètes nous exercent à mieux voir, et leurs mots pourtant sont aveugles. Un rouge coquelicot est incolore, le concept de chien n'aboie pas. Et pourtant, pourquoi Bergotte*, atteint d'urémie, est-il sorti de chez lui pour aller au Luxembourg ? Parce qu'il a lu la veille l'article très détaillé d'un critique d'art sur Vermeer. Sans ce texte, il n'aurait jamais vu le mur jaune, qu'il ne se rappelait d'ailleurs pas. Et regarderions-nous aujourd'hui Vermeer avec les mêmes yeux sans le ré­cit proustien ? Comme l'intelligence « développe » les sensations, le langage peut aspirer à « développer » l'image comme un négatif, quoiqu'il n'ait pas le même pouvoir de suggestion. Le visible alors s'ac­complit dans le lisible. Cela s'appelle la littérature.

Écrivain reconnu, admiré du narrateur, Bergotte incarne le romancier-type dans "A la Recherche du temps perdu"


In,"Vie et mort de l'image"

Tableau "Vue de Delft", Vermeer