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Plusieurs fois j’ai porté à mes lèvres un livre
l’ai baisé dans cette façon enfantine comme
on ferait du visage d’un bienfaiteur et mû
de quelque reconnaissance obscure ou lumineuse
remercié
tant la lecture arrache
si passionnée et pure elle enlève à ce qui pèse
ou
au contraire aggrave de vigoureuse présence
ce qui demande pour être exactement senti
d’être ainsi avivé.

Dans ces instants je me demande si tant d’innocence n’est pas
simple ridicule d’une âme faible et crains
qu’un mouvement d’enfance naïve ne prenne
sur moi tant d’empire qu’alors
rompent les digues de la lucidité mâle
(je crois m’y être aguerri assez pour en connaître la matière et le prix)
j’hésite
à me simplement réjouir d’un pareil
penchant : remercier d’un baiser la couverture d’un livre le Nom
d’un poète et presque
je craindrais qu’un censeur à bon droit puisse
me croire le dernier des simples
touché déjà de l’idiotie des vieillards
ou mal encore sorti de l’ignorance des tout-petits.

J’ai quelque honte à confesser, homme mûr,
des mouvements de si peu de maturité virile
lors même que je prétends avoir atteint maintenant cet état, mais
j’aurais une honte plus grande à les taire
Si bien
que je m’avance ensemble confus et fier et qu’avec dignité je voudrais
demander à mes pairs
d’accepter ensemble mon ridicule et son aveu
s’il y a du ridicule à remercier naïvement ce qui donne réconfort, élève,
à le baiser comme ferait d’un visage paternel un
enfant et sans prétendre m’exempter du reproche demande
que l’on accepte chez moi mouvement pareil
le temps au moins d’en faire
confession.

Porté à mes lèvres vos livres, Pères,
reçu avec tant de tendresse tels dons,
ils éloignent, allègent, sauvent ou d’un coup
brusque font contre le mur
rebondir comme une balle de mousse mon âme
Je, comme un enfançon, vers Vous lève un visage augmenté de larmes
ou de ce sourire que les livres seuls dispensent lors
que l’enfance est passée.
À coup sûr une étrange faiblesse commande
que si vite jaillissent les pleurs à la première beauté
lue
– mais peut-être aussi la reconnaissance
grandit-elle d’une gratitude pure l’émotion
de celui qui n’est plus un enfant et qui
à quarante-sept ans bientôt devant votre livre
William Butler Yeats
comme à dix ans salue les exploits des Héros et
bat des mains.

Pardon, mes pairs, si je baise le Nom d’un Poète en Père et tiens
pour tel celui dont la bonté enjoint de relever
le gant
lancer les dés encore et crâne, parier
sur des beautés tombées de mains plus faibles maintenant comme
laissées aux chiens.
Et si je dis merci pour votre orgueil, Pères, votre
fierté, telle
incroyable bonté qui plus ne peut paraître devant les hommes sinon
sous les dehors d’une déraison sembler folie de nerfs malades lors
qu’elle est la juste Loi, même, justement dite,
impitoyable à proportion qu’amour –  sans bassesse à proportion que
moquée.

Comment nous autres qui nous fîmes ces Héros de la froideur, voulûmes
dans d’orgueilleuses jeunesses conduire
la syntaxe au fouet, comment, oui,
comment pouvons-nous avouer dans notre âge mûr qu’ensemble
cédant à notre fureur nous pleurons
à la seule surprise d’un peu de beauté juste
au seul geste d’un don par-delà tout
calcul bénissons d’amour cela même qui
porte notre cœur à nos lèvres en nausées,
boitons dans les hoquets de la vie réelle et
baisons le Nom d’un poète sur
l’éclatante couverture d’un livre ?
Je l’ignore.
Mais le taire serait mentir. Et mentir, ici, cela
ne se peut.

(à W.B. Yeats)
Menjoy, 17 juin 1995.

In,  "Le plus réel est ce hasard, et ce feu, poèmes 1976-1996"
Photo Mirjam Frank (zyeuter)