Nu___Bill_Brandt


Log-book
. - Sur le miroir mouillé de la lagune, je vois Vendredi venir à moi, de son pas calme et régulier, et le désert de ciel et d'eau est si vaste autour de lui que plus rien ne donne l'échelle, de telle sorte que c'est peut-être un Vendredi de trois pouces placé à portée de ma main qui est là, ou au contraire un géant de six toises distant d'un demi -mille...

Le voici. Saurai-je jamais marcher avec une aussi naturelle majesté? Puis-je écrire sans ridicule qu'il semble drapé dans sa nudité? Il va, portant sa chair avec une ostentation souveraine, se portant en avant comme un ostensoir de chair. Beauté évidente, brutale, qui paraît faire le néant autour d'elle.

Il quitte la lagune et s'approche de moi, assis sur la plage. Aussitôt qu'il a commencé à fouler le sable semé de coquillages concassés, dès qu'il est passé entre cette touffe d'algues mauves et ce rocher, réintégrant ainsi un paysage familier, sa beauté change de registre : elle devient grâce. Il me sourit et fait un geste vers le ciel - comme certains anges sur des pein­tures religieuses - pour me signaler sans doute qu'une brise sud -ouest chasse les nuées accumulées depuis plusieurs jours et va restaurer pour longtemps la royauté absolue du soleil. Il esquisse un pas de danse qui fait chanter l'équilibre des pleins et des déliés de son corps. Arrivé près de moi, il ne dit rien, taciturne compagnon. Il se retourne et regarde la lagune où il marchait tout à l'heure. Son âme flotte parmi les brumes qui enveloppent la fin d'un jour incertain, laissant son corps planté dans le sable sur ses jambes écarquillées.

Assis près de lui, j'observe cette partie de la jambe située derrière le genou - et qui est exactement le jarret - sa pâleur nacrée, le H majuscule qui s'y dessine. Gonflée et pulpeuse quand la jambe est tendue, cette gorge de chair se creuse et s'attendrit lorsqu'elle fléchit.

J'applique mes mains sur ses genoux.

Je fais de mes mains deux genouillères attentives à éprouver leur forme et à recueillir leur vie. Le genou par sa dureté, sa sécheresse - qui contraste avec la ten­dresse de la cuisse et du jarret - est la clé de voûte de l'édifice charnel qu'il porte en vivant équilibre jusqu'au ciel. Il n'est pas de frémissement, d'impulsion, d'hési­tation qui ne partent de ces tièdes et mouvants galets, et qui n'y reviennent.

Pendant plusieurs secondes, mes mains ont connu que l'immobilité de mon compagnon n’était pas celle d'une pierre, ni d'une souche, mais tout au contraire la résultante instable, sans cesse compromise et recréée de tout un jeu d'actions et de réactions de tous ses muscles.
[ ... ]
Log-book. - Rien d'étonnant quand j'y songe que l'attention presque maniaque avec laquelle je l'observe. Ce qui est incroyable, c'est que j'aie pu vivre si longtemps avec lui, pour ainsi dire sans le voir. Comment concevoir cette indifférence, cette cécité alors qu'il est pour moi toute l'humanité rassemblée en un seul individu, mon fils et mon père, mon frère et mon voisin, mon prochain, mon lointain... Tous les senti­ments qu'un homme projette sur ceux et celles qui vivent autour de lui, je suis bien obligé de les faire converger vers ce seul « autrui », sinon que deviendraient-ils? Que ferais-je de ma pitié et de ma haine, de mon admiration et de ma peur, si Vendredi ne m'inspirait pas en même temps pitié, haine, admiration et peur ? Cette fascination qu'il exerce sur moi est d'ailleurs en grande partie réciproque, j'en ai eu plusieurs fois la preuve.
Avant- hier notamment, je somno­lais étendu sur la grève, quand il s'est approché de moi. Il est resté debout un long moment à me regarder, flexible et noire silhouette sur le ciel lumineux. Puis il s'est agenouillé et a entrepris de m'examiner avec une intensité extraordinaire. Ses doigts ont erré sur mon visage, palpant mes joues, apprenant la courbe de mon menton, éprou­vant l'élasticité du bout de mon nez. II m'a fait lever les bras au-dessus de ma tête, et, penché sur mon corps, il l'a reconnu pouce par pouce avec l'attention d'un anatomiste qui s'apprête à disséquer un cadavre. Il paraissait avoir oublié que j'avais un regard, un souffle, que des questions pouvaient naître dans mon esprit, que l'impatience pouvait me prendre. Mais j'ai trop bien compris cette soif de l'humain qui le poussait vers moi pour contrarier son manège.
A la fin il a souri, comme s'il sortait d'un rêve et s'avisait soudain de ma présence, et prenant mon poignet, il a posé son doigt sur une veine violette visible sous la peau nacrée et m'a dit d'un ton de faux reproche :  « Oh! On voit ton sang !"


In,
"Vendredi ou les limbes du Pacifique"
Photo Bill Brandt