Jo__Bousquet___Bellmer


Carcassonne. 4 septembre 1949.

Ta lettre m'a rempli d'une émotion mélanco­lique dont je te saurai toujours gré. Car ma vie tout entière m'y était donnée en une sorte d'éblouissement. Et rien n'est aussi exaltant pour une créature que de sentir en soi tout son destin. Plus haut que la joie, plus haut que la douleur s'élève le chant de la vie où l'homme apprend qu'il a été lui et qu'un fait lui a apporté le privilège de se trouver égal à son infortune. J'étais fait pour l'amour, cela ne veut pas dire que j'étais né pour le bonheur. Depuis que je suis blessé, j'ai toujours eu peur de m'aventurer avec mon coeur plein de lumière dans les durs réveils de l'existence. La voix aimée, les gestes de son corps qui m'entraî­naient dans un autre monde, j'ai toujours craint de les voir se poser sur une terre où je n'irais qu'en rampant.

Apprends-le enfin puisque c'est toi que j'ai le plus aimée, c'est pour toi que j'ai le plus craint le choc du réel. Et c'est pourquoi ta décision me délivre d'une écrasante incertitude. Il faut que tu te maries et, de mon côté, je te jure que je ne me marierai jamais, bien que j'aie exploré depuis la mort de mon père ma solitude effroyable. Ces arrêts étranges répondent à des situations excep­tionnelles comme les nôtres. Il fallait notre sépa­ration pour que je comprenne avec quelle intelligence de ma situation tu m'avais aimé. Et crois-tu que tu pouvais m'aimer sans être initiée à ma douleur. J'ai partagé mon fardeau écrasant avec toi, je ne l'oublierai, plus, et toi, je sais que tu ne t'arracheras jamais au charme qui grandit en marge des grands désespoirs. C'est pour préserver cette réalité exquise que je te fais la promesse de garder intact ton souvenir.

Tu vas voir la vie : une eau dormante sur laquelle on est emporté qui ne paraît ni nous suivre ni nous émouvoir. La vie dort. Tu sauras que loin de toi une petite lampe brûle toute la nuit au chevet d'un homme qui a eu besoin de toute sa force pour voir en toi une image du bonheur et non le bonheur même. Cela te paraîtra très étrange, mais aussi très doux de penser que tu es toujours attendue par un regard qui a lu sur toi le secret même de l'être.

Et, quand tu seras triste, que tu douteras de la vie, si tu veux alors que je t'écrive une lettre tu m'écriras, je te répondrai aussitôt. Si l'envie te vient de venir me voir, tu viendras, à l'impro­viste, quand tu voudras.

Petite fille, mon bonheur est très grand parce que ta vie est venue te prendre. Ecoute-moi : il y avait une fois un homme qui avait trouvé une étoile. Oh! il ne savait pas bien l'importance de sa trouvaille, et il croyait bien n'avoir mis qu'un caillou blanc dans son sac de voyageur. Seulement à mesure qu'il marchait, le paysage où il s'avançait se faisait plus beau et le tentait davantage de s'arrêter et de déposer son fardeau qui se faisait de plus en plus lourd. Mais comment voir s'embellir l'horizon sans y trouver la promesse d'un horizon plus beau. Il allait, de plus en plus, exténué sous le poids de cette lumière dont tout, autour de lui, paraissait naître. Et c'est alors qu'il a compris que sa faiblesse venait de l'anéantisse­ment de son être et qu'il allait bientôt n'être qu'un souvenir dans le monde qui serait la solitude de l'étoile. Et cet homme a accepté. Et il est devenu le cœur de l'étoile. De grandes ailes se sont éten­dues dans l'air bleu de l'oasis. Et c'était l'étoile même qui prenait son vol pour se poser sur la plus haute cime où un homme les attendait. Cet homme, c'était lui-même. Je ne te dis cet apologue que parce qu'il regarde ta vie comme il regarde la mienne.

Désormais tu vas dans une autre vie avec toute la tienne et rien ne s'y gâtera de la pure image que j'ai de toi.

Ma vie est extérieurement une vie de rebut, et je n'en veux pas d'autre. Je ne grandirai jamais qu'en la voulant telle qu'elle m'a été infligée, en faisant de son épreuve un objet de désir. Il y fallait une vision de pureté et de beauté et qui ne démen­tît pas mon rêve en se heurtant à mon corps blessé. C'est fait, ce qui devait être est.

   Joë.

                              En avril 1950, Germaine se maria.
                              En septembre 1950, Joë Bousquet mourut.

In, « Lettres à Poisson d’or »
Portrait de Joë Bousquet par Hans Bellmer

Video Joë Bousquet "Entretien"

JOE BOUSQUET