Pygmalion_et_Galat_e___Rodin_Auguste


Extrait du journal d’un ci-bientôt vieillard, écrit au présent, à la troisième personne, par pudeur, et intitulé :
Concordance des temps.

Il a rencontré une très jeune femme ; presque une jeune fille. Il la courtise. Il n'est pas nul ; il sait s'y prendre.

Très rapidement, il parvient à ses fins. Elle veut « en parler », emploie de drôles de mots : « notre relation », « s'embarquer dans ». Il trouve que les jeunes d'aujourd'hui ont les pieds sur terre. Il devine qu'elle n'est pas émue. D'ailleurs, au premier baiser, elle n'a pas trem­blé. Ils se connaissent à peine.
Un jour qu'il est en voyage, plein d'assurance et de désir, il lui écrit : « Loge-moi au creux de ta main, et prends ce que je ne peux te donner aujourd'hui. » Il est fier de sa formule et se la répète avec satisfaction. Il a vaguement peur qu'elle ne comprenne pas.
Mais elle ne l'a aimé qu'à contrecoeur, en se faisant prier. Il a fallu insister un peu. Ce souve­nir est planté en lui comme une lame.
Elle l'émerveille ; il ne peut supporter d'être émerveillé. Il lui téléphone trop souvent, et s'en irrite : il a l'habitude d'être appelé.
Rien ne lui est jamais acquis ; d'un jour à l'autre, d'un moment à l'autre, il pourrait la voir s'évanouir dans le monde comme une parole dans la forêt.
À propos de forêt : il a l'impression de ne pouvoir s'enraciner en elle, de ne rester qu'en surface.Elle le remercie pour tout ce qu'il lui apprend : il a honte de ce qu'il sait, de ce qu'il a depuis longtemps accumulé. De son passé.
De fait, il lui apprend la beauté des choses et la laideur du monde, et puis aussi la beauté du monde et la laideur des choses.

Un soir, dans le noir de la chambre, alors qu'ils sont étendus l'un près de l'autre après l'amour, il jette une parole douce vers le pla­fond : « Ma main garde le souvenir de ton sein. » Elle répond, un sourire dans la voix : « Mon sein garde le souvenir de ta main. » Il décou­vre qu'elle possède aussi l'intelligence. Plus tard, il lui écrit : « Tu es un être entièrement réussi. »

Elle ne sait rien, n'a lu que des romans à la mode, des journaux, des merdes. Il n'en souffre pas.
Elle est intacte : le monde ne l'a pas encore entamée. Elle est pure, intègre, enthousiaste ; elle rêve de donner tout ce qui est bon en elle. Il cherche ses défauts, et n'en trouve aucun. Il pense qu'elle est une sainte. Elle est excitée naturellement par le contact d'un corps d'homme ; lui est excité par les situations. Elle est encore dans l'animalité, il est déjà dans l'érotisme.
Il lui parle ; il est involontairement vrai, cru. De toute évidence, elle n'a pas encore découvert non plus l'érotisme du mensonge et du doute. Il se réjouit d'être déçu, il s'en frotte les mains. Tout ce qui l'éloigne d'elle arrive à point nommé, comme la jolie chute d'un sonnet.
Lorsqu'elle fait allusion à leur différence d'âge, elle ne pense jamais à elle, à sa propre jeunesse ; mais toujours à lui. Elle lui demande aussitôt de l'excuser, comme si elle avait laissé échapper une incongruité. Elle évite d'en parler, mais son inconscient est parfois d'une atroce loqua­cité.
Elle lui sait gré des invitations, des cadeaux, d'un ticket de cinéma. Elle a coutume de parta­ger avec les garçons de son âge, et avance tou­jours un billet, pour « participer ». Elle n'a pas encore compris.

Il était fier ; le voilà craintif. Si on allait se moquer de lui ? Dans les premiers temps, il la montrait à ses amis, comme il avait toujours fait, aimant à passer pour un homme à femmes Aujourd'hui, il redoute d'être vu en sa compa­gnie, de passer pour un barbon sur lequel une jeune personne a mis le grappin. Il se sent comme Cary Grant se faisant la barbe avec un rasoir de femme, dans North by Northwest : perdu, ridi­cule, au bord des larmes.
Il a un cafard insurmontable ; il s'apitoie sur lui-même. Il fait comme s'il allait mourir dans la semaine, et dit adieu au monde. Il se souvient de leur rencontre : elle était à cent lieues d'imaginer qu'un jour il serait son amant. Elle a dû tomber des nues, se dit-il avec fureur. Quel rétablissement !

Un jeune homme riche, c'est amusant, c'est séduisant. Un vieux plein de fric, c'est dégoûtant.
Un vieux fauché, c'est encore pis, se dit-il, cherchant à se rassurer, sans y parvenir tout à fait. Il voudrait changer son fusil d'épaule. C'est trop tard : elle a vu la grosse voiture, la maison de campagne, les billets de banque, les vête­ments élégants. Autant l'en faire profiter. Il la couvre d'or. Il comprend ce qu'il a lu mille fois : l'argent tient lieu d'érection. De toutes ses forces, il tente d'affirmer le contraire. Il raisonne : si l'argent ne lui tient pas encore lieu d'érection (fait avéré), c'est qu'il n'est pas un vieux riche et dégoûtant.
Il n'a pas entièrement tort. Il n'est pas si vieux, se dit-il (et pas si riche, ajoute-t-il avec un sourire pour lui-même) ; pourquoi se vieillir ? Pour n'avoir pas à se rajeunir Il est incapable d'avoir son âge exact : il se tient sur une crête, en perpétuel déséquilibre.
Comme une chaleur excessive, l'âge gauchit les rails des rapports humains. Tout devient difficile, maladroit (et d'une maladresse sans charme !) : L'art d'être grand-père, quel titre ! Un métier, une science, une spiritualité, une théorie, un traité ? se demande-t-il en ricanant. Il traite Hugo de vieux con ; ce faisant, il lui donne raison.

Elle le ménage, elle rattrape ses maladresses par des douceurs tardives, elle incorpore des paroles sucrées dans son amère préparation, le rassure alors qu'il n'est pas inquiet, le console quand il n'est pas triste. Il est pour elle un enfant capricieux qu'il faut traiter avec adresse, et que des contradictions trop appuyées rendraient irascible.

Craignant qu'il n'ait besoin d'alcool, elle commande un whisky pour elle-même, et lui permet ainsi d'en faire autant ; jugeant qu'il doit en avoir assez de sa conversation, elle feint la fatigue, et le dirige vers la sortie avec un air de gratitude.

Il lui dit des choses simples. Elle se plaint de ce qu'il est bien compliqué. Il se sait coupable et se sent innocent.
Elle ne souffre pas de le faire souffrir ; mais elle souffre de ne pas en souffrir. C'est un début de pitié.

Il faut la séduire à nouveau tous les matins Il y travaille comme un damné, produit, s'agite ; il a sans cesse de nouvelles idées, il est fiévreux, impatient. Mais tout reste à faire. Parfois il la voudrait beaucoup plus intellectuelle qu'elle n'est. Écouté, il la séduirait plus facilement.
Alors, il s'instille à lui-même, comme un poison bienfaisant, une idée supplémentaire : le travail a ceci de supérieur à l'amour qu'il connaît une fin. Il travaille.
Il lui parle de ses liaisons passées, décrit longuement son goût des « jeunes filles solitaires et perdues, qu'un sort indifférent a rendues sombres et méfiantes, et qui prennent leur plaisir avec avidité, comme si elles le volaient ». Il lui peint « leurs yeux fermés, plissés par l'égoïsme et le désespoir » et leurs mains agrippées à ses épaules, « semblant dire : j'en ai un, je le tiens — avant qu'il ne s'en aille, tout à l'heure ». Il voit qu'elle le regarde avec perplexité, qu'elle pense à lui comme à un prêtre qui a « bien parlé » en chaire. Il craint d'être trouvé monstrueux, mais il continue de parler, fuyant devant soi- même comme on se détourne devant une lumière trop violente.


Parfois, elle lui déguise la vérité. Simultané­ment à de l'humiliation, il en éprouve de la fierté. C'est qu'elle a de la considération pour lui.

Un jour, parce qu'il ne la sent pas assez jalouse, il lui fait l'amour brutalement. C'est un acte tout en angles, râpeux et violent. Il lui fait l'amour, mais à la manière d'un autre, et comme s'il la voyait le tromper sous ses yeux. Elle est d'abord étonnée ; puis il la sent rétive, vague­ment hostile, réprobatrice ; puis il l'entend penser qu'elle aime à se faire conduire ainsi, par ce danseur nouveau. Il enrage ; sa pugnacité redouble à mesure qu'il la sent plus à l'aise dans cette langue qu'il lui parle, et qu'il ignorait lui- même, quelques minutes plus tôt. Il a raison des dernières réticences qu'elle lui opposait. Elle se laisse porter par ces bras étrangers comme s'ils étaient ceux d'un père, elle s'abandonne, c'est répugnant. Et quand elle jouit, il pense : je me suis trompé avec moi-même.
Quelques jours plus tard, il lui raconte cette scène, et comment il l'a vécue ; elle acquiesce, elle est étonnée qu'il ait senti toutes ces choses fines qui échappent aux hommes Sa surprise le plonge dans la jalousie comme dans un liquide brûlant ; il la lui montre. Comment sait-elle que les hommes ne comprennent pas tout ? Et comment sait-elle qu'il n'était pas lui-même ? Les femmes jeunes n'existent pas, lui dit-il avec amertume : elles sont renseignées dès leur nais­sance. Elle proteste en riant : Mais c'était toi ! Non, répond-il, c'était un autre. Elle : Tu me cherches querelle ! Lui : Oui. Ils rient ensemble. La jalousie demeure.

Il lui demande de faire un portrait de lui. Maussade, elle se prête à l'exercice. Il le lit sans comprendre :
Grand, oui. Élancé. La parole vive, terrible­ment rapide. On le croit tranchant, et raide, mais la tige s'assouplit du côté de la tête. Le cou se penche. Les chaussures, toujours trop grosses, alourdissent la démarche, en haut cela danse quand même.
Je le vois les yeux plissés, l'air un peu narquois, le cou penché, retirant sa cigarette de la bouche, en réprimant une sorte de hoquet.
Vu une photo de lui : de dos, posé de guingois sur une méchante chaise, et pourtant l'air par­faitement adapté à la situation. Heureux de dos.
Le geste : les lunettes retirées dans une main, pendant que l'autre frotte les yeux.
Le regard sans lunettes plus concentré mais avec en même temps une lumière plus douce. Mais c'est peut-être que je le vois surtout comme cela au moment de l'amour.
Le rire, je n'arrive pas à le décrire.
La peau est très blanche, sans aucun poil par endroits.
Tout est long : les bras, les jambes, le dos, le cou, les mains.
Parfois, la bouche est tombante.
Ah ! la voix. Contraste entre le débit et le timbre, entre le heurté et l'enveloppé, entre la dureté des propos parfois et la chaleur.
Pisse dans le lavabo.
Aime jouer à toute sorte de jeux. Ceux qu'il préfère sont les jeux de séduction, c'est ce que j'ai entendu dire. Bon joueur quand il gagne. Rend les autres joueurs nerveux.
Aime les portes fermées.
Est tout de suite à l'aise avec les machines célibataires : un piano, un ordinateur, et même le téléphone, si l'on peut dire.
Pratique le téléphone comme un art. Cela peut durer des heures.
Tendre, irrésistible quand il l'a décidé. Parce qu'il joue aussi à se faire détester.

C'est ainsi qu'elle me voit, pense-t-il. Elle ne dit rien du reste. Quelle pitié.

Au bout de quelques mois, il décrète la suppression de cet être qui l'embarrasse, dont il ne sait que faire, et qu'il est incapable de dépla­cer. Elle demeure où il l'a trouvée.

In, « Propos sur l’imparfait », edition Zulma.

Auguste Rodin, "Pygmalion et Galatée"