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Plaisir d’amour

Dans un domaine, pourtant, cette fragilité paraît absente : dans le désir sexuel et dans l'acte qui le satisfait Peut-être, dans cette attirance précieuse dans cette union quasi divine quand les deux partenaires y trouvent leur plaisir (plaisir simple, qui se passe généralement d'accessoires, qui n'a besoin que de deux corps nus pour nous envahir), peut-être laissons-nous de côté pour un moment la matière friable et menacée qui nous compose.
Peut-être même, pour une fois, en jouissons-nous.
Et pas seulement parce que nous pouvons ainsi transmettre la vie, c'est-à-dire donner naissance à d'autres individus qui seront tout aussi fragiles et exposés que nous, mais d'abord, et surtout, parce que ce plaisir partagé nous élève un moment au- dessus de nos inquiétudes, nous fait pénétrer dans un territoire où les guets-apens sont abolis, où notre peur s'efface, où une force soudainement découverte, celle de la jouissance, nous fournit sur un coussin de soie les dés véritables de l'être.

Et cela, paraît-il, touche plus fortement la femme. Deux histoires mythologiques, l'une indienne et l'autre grecque, nous le confirment. Dans les deux cas, un personnage a été successive­ment homme et femme. Il peut donc porter un jugement sur la qualité de ce plaisir-là, pour l'un et l'autre sexe. Or, nous disent les deux récits, le plaisir de la femme, quand il est atteint, est sans conteste supérieur à celui de l'homme. Il est même, nous précise l'histoire indienne, le plaisir le plus haut qui existe dans les trois mondes. Un plaisir que les dieux nous envient. C'est dire.

Plaisir d'amour ne dure qu'un moment, dit la chanson. Mais tout ne dure qu'un moment.

Il est vrai que ces moments d'amour sont éphémères, mais c'est le cas de tous les moments. Il est vrai, aussi, que ce désir- plaisir ne sera jamais satisfait que par saccades, par illumina­tions rapides, et que nous retomberons nécessairement dans notre routine. Il est vrai qu'il est rarement sans reproche et sans amertume, que l'animal est triste après le coït (parfois), que l'acte est guetté par la perversion, par le viol et la simple violence, par l'obsession, par la monotonie.

Il est vrai que nous connaissons des insatiables des deux sexes qui courent d'une étreinte à l'autre sans parvenir à se rassurer, sans calmer par mille « conquêtes » cette inquiétude d'être qui les habite, souvent décrite, souvent analysée, souvent moquée, jamais domptée. Et c'est pourquoi tant d'écoles dites de sagesse ont recommandé de renoncer à toute activité sexuelle en insistant sur tous les embarras et dangers (dépit, jalousie, tromperie, obsessions et manies diverses, crimes passionnels) qui accompagnent le plaisir comme une escorte de pillards.

Je tourne résolument le dos à tous les prêcheurs de chasteté, à tous les apôtres de l'abstinence, qui interdisent ce qu'ils igno­rent. Je prends le risque. Je déteste les puritains, ceux qui sont perpétuellement malheureux du bonheur des autres, les rabou­gris, les desséchés, les bande-à-l'ombre. Ceux qui affectent de croire qu'il suffit de sortir sans parapluie pour arrêter l'orage. Il me semble même que la vraie sagesse, si elle existe, passe obliga­toirement par la joie et par le plaisir. L'union heureuse des corps est peut-être le seul moment — avec quelques ravissements esthétiques — où je tiens ma fragilité entre mes bras. Elle m'échappe et elle me revient. Je l'apprécie. Mon plaisir incom­parable repose sur elle.

Si j'étais inusable et puissant, sans doute ce plaisir me serait-il inaccessible.
Je me méfie de la privation d'amour, volontaire ou imposée, et de ce que nous appelons la pureté, mère d'amputa­tions, d'anathèmes, de crimes, origine de tant de misères, de corps à l'abandon et d'esprits dévastés.
Je ne suis pas solide, mais je ne suis pas pur. Et ceci, à certains moments, compense cela.

Les femmes d'autrefois disaient dans les romans : « N'abusez pas de ma faiblesse. » Les hommes, de leur côté, se targuaient de leur force de conquérants, de leurs exploits. Faiblesse d'un sexe, force de l'autre. Même sous le masque agréable d'une belle littérature, comme dans Les Liaisons dange­reuses, la femme doit céder à telle ou telle stratégie. La prési­dente de Tourvel n'échappera pas à Valmont. Sa « chute » est inévitable, nous le savons d'avance, comme celle d'une place forte. Littérature d'artilleur, littérature d'édredon aussi, proche des vieux clichés du cinéma • un homme saisit brutalement une femme, elle se débat, elle crie, elle tape des poings contre la poitrine de l'agresseur — et quelques instants plus tard elle s'abandonne, pâmée.

Nous avons vu cela mille fois. Mais au cinéma seulement.

Tout serait à revoir dans ces attitudes faussées. Pour les femmes comme pour les hommes, force et faiblesse sont mieux cachées, mieux partagées. Il n'est plus simplement question d'un oui ou d'un non. La question ne se pose plus en ces termes. D'ailleurs, y a-t-il encore une question ?

 In, « Fragilité »
Photo Mimmo Jodice, "Mediterrâneo",