verdier_nikosan



Je pratique un acte de peindre qui n'est pas celui de la peinture occidentale sur che­valet. Je peins à la verticale, le pinceau en accord avec cette tension ciel-terre. La toile à peindre est au sol. L'oeuvre se réalise donc au sol, ce que faisait Jackson Pollock, il y a quelques décennies. De la sorte, la peinture n'emprunte pas les mêmes chemins.

Je place mon corps et le pinceau au zénith, ce fameux point du ciel situé à la verticale. Mon pinceau de deux mètres de haut et qui peut faire jusqu'à soixante kilos lorsqu'il est chargé d'encre, je ne peux le déplacer par mes seules forces. J'ai donc inventé une nouvelle technique pour peindre de grandes oeuvres. La seule façon de manier le pinceau dans l'espace est de trouver le point d'accroche « x » sur la masse de celui-ci et de le fixer à un cordage de huit à dix mètres de haut qui descend du faîte du toit de l'atelier. Cette portée magique permet de me déplacer sur mes toiles, libre et sans entraves, sans sentir le poids du pin­ceau. A l'écoute de cette force verticale attractive et du centre de gravité, je joue avec cet axe.

J'ai d'ailleurs fait construire un atelier spécial autour du pinceau pour pratiquer ce principe et pousser plus loin mes expé­riences. C'est en quelque sorte également un hommage à Newton, car cet acte de peindre me semble être en accord avec les lois de la pesanteur et le principe de gravitation uni­verselle. Le pinceau devenant un véritable pendule, un lien entre l'Univers et le centre de la terre.

In, « Entretien avec Fabienne Verdier », Charles Juliet, Albin Michel, 2007